LA TÊTE À L’ENVERS

La campagne du Lot-et-Garonne a formé un champion : Mikaël Brageot, pilote davion depuis ses 11 ans et plus grand et talentueux voltigeur français.

De loin, assis dans son cockpit, revêtu de sa combinaison verte kaki et prêt à décoller, Mikaël Brageot pourrait se confondre avec l’un de ces mythiques aviateurs de la Seconde Guerre mondiale. Malgré ses apparences de vieux coucou militaire bon pour la casse, on comprend vite que son MXS-R, rebaptisé « Skyracer », est en fait un monstre de technologie capable d’atteindre des vitesses folles à une quinzaine de mètres du sol et d’effectuer les manœuvres les plus incroyables.

En cette fin d’été, le jeune aviateur français profite d’un moment de répit entre deux courses pour retrouver sa femme, Kathel, elle-aussi pilote de voltige, leur fils Mattis et le terrain de jeu préféré de la famille : la piste de l’aérodrome de Rogé, à Villeneuve-sur-Lot, à quelques kilomètres d’Agen, dans le Lot-et-Garonne. « Mika » est ici chez lui. Tout le monde le connaît et il connaît tout le monde.

Mikaël Brageot. Evan Klein/Breitling SA.

Mikaël Brageot. Evan Klein/Breitling SA.

Accompagné de son grand-père, c’est dans ces nuages du sud-ouest de la France qu’à l’âge de 11 ans – depuis devenu son numéro fétiche et son numéro de dossard –, il effectuait un baptême de l’air. « J’ai tapé à la porte de l’aéroclub pour découvrir les sensations du pilotage, de la même façon que j’aurais pu demander à conduire la Renault 5 sur un parking ou faire un tour de tracteur », explique celui que rien ne prédestinait à devenir pilote. Pris aussitôt de passion, il se lance dans le pilotage de petits avions et achève sa formation à l’âge de 13 ans, avant d’enchaîner sur la voltige et la compétition.

Poussé par l’élan de liberté et les responsabilités que lui confère la discipline, il commencera à voler seul à 15 ans – l’âge réglementaire. À 21 ans, dix ans après son premier vol, désormais instructeur et formé pour être pilote de ligne, le jeune homme intègre l’équipe de France de voltige aérienne – désormais la meilleure équipe du monde – et enchaîne les podiums, aussi bien en groupe qu’en individuel. Il deviendra double champion d’Europe, lui octroyant ainsi un statut de grand prince de la voltige française et de modèle pour les futures générations de pilotes. Les ailes de ses avions sont devenues « le prolongement de [ses] bras », explique-t-il.

Aujourd’hui âgé de 30 ans, il comptabilise plus de 3 000 heures de vol et concourt depuis 2014 sur la Red Bull Air Race, le championnat du monde de course aérienne – un rêve qu’il entretenait depuis le début de sa carrière de voltigeur.

Séance d’entraînement à Abou Dabi avant la première course de la saison, février 2017. Joerg Mitter/Red Bull Content Pool

Séance d’entraînement à Abou Dabi avant la première course de la saison, février 2017. Joerg Mitter/Red Bull Content Pool

Compétiteur sur la « Challenger Class » durant deux saisons, la seconde catégorie de courses, conçue pour « capitaliser l’expérience des pilotes » et leur permettre d’accéder à leur meilleur niveau, il a récolté neuf podiums – dont quatre victoires. Il a finalement remporté la « Challenger Cup » en 2015, terminant premier du classement général.

Après une année d’apprentissage et de formation au sein de la Breitling Racing Team aux côtés du pilote britannique Nigel Lamb, ancien champion du monde et désormais retraité, il a finalement intégré la « Master Class », l’élite des courses aériennes, en début de saison. Aux manettes de son monoplace de seulement 540 kilos, construit en fibre de carbone, il a ainsi déjà concouru sur six épreuves cette année et s’apprête à disputer celle de Lausitz, en Allemagne, ce week-end. Enfin, pour conclure la saison, il se rendra à Indianapolis (États-Unis) mi-octobre. Comme toujours, il sera accompagné de son équipe technique – 28 ans de moyenne d’âge, la plus jeune de la compétition –, composée d’un technicien, d’une coordinatrice et de deux analystes tacticiens. Aidés par les données fournies par l’avion, ces derniers ont pour mission de trouver la recette et la trajectoire parfaites pour que Mikaël effectue le meilleur chrono possible en fonction des conditions météo du jour. « Il y a une ligne, une trajectoire qui fait gagner. Et sur cette ligne, il y a un pilotage qui fera la différence », explique le champion.

Mikael et son équipe à San Diego, avril 2017. Predrag Vuckovic/Red Bull Content Pool

Mikael et son équipe à San Diego, avril 2017. Predrag Vuckovic/Red Bull Content Pool

Voler la tête à l’envers, à quelques mètres du sol, à une vitesse pouvant atteindre les 370 km/h, soumis à une pression pouvant parfois atteindre douze fois la force de la gravité, devant une foule de plusieurs centaines de milliers de personnes (850 000 début septembre lors de l’épreuve de Porto) et de millions de téléspectateurs, tel est le quotidien du champion et des treize autres compétiteurs de la « Master Class ».

« En compétition comme en acrobatie, vous ne pouvez pas vous permettre la moindre erreur »

Créée en 2002, leur discipline consiste à slalomer sans faire d’erreurs – qui coûtent des secondes de pénalité voire une disqualification – entre des pylônes gonflables hauts de 25 mètres. Alliant vitesse, technicité, précision et habileté, les courses se déroulent au-dessus de plans d’eau, d’aérodromes ou de sites naturels. Le but est d’effectuer le meilleur temps possible – le résultat peut parfois se jouer au 1/10 000 ème de seconde – pour récolter un maximum de points au classement général.

Le moteur et le tableau de bord du « Skyracer » de Mikaël, février 2017. Daniel Grund/Red Bull Content Pool

Le moteur et le tableau de bord du « Skyracer » de Mikaël, février 2017. Daniel Grund/Red Bull Content Pool

Si la discipline peut sembler extrêmement dangereuse, notons que seuls les meilleurs pilotes au monde la pratique. Aussi, chaque pylône, divisé en neuf segments différents, est designé et construit de sorte à présenter le moins de risques possible. Quand le plot se trouvé frappé par un avion – ce qui est arrivé à 147 reprises sur la saison 2016 –, son tissu se rompt immédiatement. Lors de chaque compétition, ces installations sont montées et entretenues par une large équipe de « Air Gators », des « opérateurs de pylônes », regroupant des ingénieurs, des électriciens et des spécialistes de l’aéronautique. Au moindre problème, ces derniers peuvent réparer le tissu du pylône et le regonfler en un temps record.

Malgré toutes les précautions prises, certains accidents – souvent mineurs – peuvent toujours survenir. Si Mikaël en a été pour l’instant épargné, ce n’est pas le cas de Adilson Kindlemann, victime du seul crash survenu dans le cadre d’une épreuve du Red Bull Air Race. En 2010, à Perth (Australie), lors d’une séance d’entraînement, le Brésilien, 11 000 heures de vol au compteur, membre honoraire de la Force aérienne brésilienne, décroche à la sortie d’une chicane et perd le contrôle de son bolide, plongeant droit dans la rivière qu’il survole. S’il s’en sort indemne, son avion est détruit. « En compétition comme en acrobatie, vous ne pouvez pas vous permettre la moindre erreur, explique Mikaël. Vous devez vous entraîner, tout planifier et vous préparer physiquement et mentalement à donner le meilleur de vous-même à chaque vol. » Il admet néanmoins que, pour gagner une course, la prise de risques est nécessaire. « Du coup, vous pouvez aussi plus facilement faire des erreurs – et tout perdre. »

Collision entre l’avion de Mikaël et un pylône lors des séances d’entraînement de l’épreuve d’Abou Dabi, février 2017. Naim Chidiac/Red Bull Content Pool

Collision entre l’avion de Mikaël et un pylône lors des séances d’entraînement de l’épreuve d’Abou Dabi, février 2017. Naim Chidiac/Red Bull Content Pool

Loin d’être une sinécure, Mikaël explique que chaque vol est très physique en raison du facteur de charge subi. Selon lui, une minute en l’air avec sa « Formule 1 des airs » suffit à ressentir la fatigue d’un marathonien après sa course. Pour s’y faire, il pratique la voltige le plus souvent possible – ce qui lui permet de rester au top niveau en course aérienne, qu’il ne peut véritablement pratiquer que lors des épreuves de la Red Bull Air Race et la semaine qui les précède. Aussi, il travaille étroitement avec un préparateur mental qui l’aide à se « recentrer » et à ne pas négliger le moindre aspect d’une course. Avant chaque compétition, il répète chaque mouvement musculaire qu’il devra effectuer et se « baigne dans le circuit » grâce à un simulateur de visualisation en 3D. Ainsi, le but est d’arriver sur chaque course le plus serein possible, « sans vraiment penser au podium, mais plutôt au plaisir de faire un beau vol qui devrait donner un beau résultat ». Dans sa préparation, Mikaël pratique également un peu de méditation et de renforcement musculaire, ce qui l’aide pour le cardio, l’endurance et la rapidité de réaction.

Actuellement classé 10ème sur cette première saison en Master Class, Mikaël reste le premier Français – devant Nicolas Ivanoff et François Le Vot. Il a notamment décroché une belle 5ème place à Porto, échouant aux portes de la finale à 0,2 seconde près. Satisfait de ses résultats, le Villeneuvois espère toutefois décrocher un premier podium et finir la saison dans la première moitié du classement. Il se permet aussi de rêver un jour du titre de champion du monde.

Quoi qu’il en soit, début 2018, toujours avec la même passion, il attaquera de plus belle une nouvelle saison de compétition avec, espérons-le, pour la première fois, une épreuve en France. Un projet actuellement « à l’étude » selon les responsables de la course, qui n’en dévoilent pas plus…

Retrouvez Mikaël Brageot sur son site et Facebook et ce week-end du 16 et 17 septembre sur l’épreuve de Lausitz, en Allemagne, diffusion de la compétition, ici.

 

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