Benoît Poelvoorde, Frédéric Beigebder et la route du diable

Benoît Poelvoorde a reçu Lui en son fief, à Namur (Belgique), pour parler du film de Xavier Beauvois La Rançon de la gloire, de l’invasion de la France par les Belges, de la presse moralisatrice, de Laetitia Casta et de Quentin Tarantino.

« Depuis l’âge de quatre ans, je rêve tous les soirs de déterrer Charlot avec une pioche… »

« Je vais faire de toi le Kessel de Namur ! » Je savais que cet entretien ne serait pas de tout repos… mais de là à boire des verres pleins à ras bord de raki artisanal, à midi, dans un bar tenu par des Albanais sur les bords de la Meuse, il y a un pas que je ne pensais pas franchir. Depuis que je suis arrivé à Namur pour déjeuner avec Benoît Poelvoorde, je ne pense qu’à une chose : si je rentre à Paris vivant, il faut absolument que je réclame une prime de risque à Jean-Yves Le Fur. J’ai signé pour être journaliste dans un magazine de luxe, pas reporter de guerre !

Frédéric Beigbeder. Que se passe-t-il si je refuse de boire ce grand verre d’eau-de-vie ?
Benoît Poelvoorde.
Je pense que mes amis albanais te laisseront ressortir du restaurant, mais dans un avenir proche ta famille risque d’avoir des problèmes.

Une filmographie des plus belges

Benoît Poelvoorde vient de fêter ses 50 ans et nous faisons dans sa Porsche décapotable la tournée des bars de sa ville natale. Il conduit pied au plancher, en slalomant pour éviter les poids lourds qui klaxonnent (parce qu’ils le reconnaissent, ou parce que nous avons failli être transformés en compression de César ?). Comédien surdoué à l’énergie dévastatrice, grand fan de littérature et de BD, improvisateur brillant et timide refoulé, l’inoubliable interprète de C’est arrivé près de chez vous et de Podium appuie sur l’accélérateur pour pénétrer une forêt ocre et jaune, en direction de Profondeville. Oui, nous allons déjeuner à Profondeville, et je me dis que c’est un bel endroit pour mourir.

On se croirait dans un film des frères Dardenne !
Exactement ! (Rires.) Il est temps que tu découvres le monde de la sidérurgie.

C’est toi qui as lancé la mode des Belges en France : maintenant, il y en a partout (François Damiens, Jérémie Rénier, Stéphane de Groodt, Stromae… et même Charline Vanhoenacker sur France Inter). On en a marre des immigrés wallons qui viennent voler le pain des bons Français…
La France est le pays le plus accueillant d’Europe ! C’est dingue parce que vous n’arrêtez pas de vous autocritiquer, vous ne vous pardonnez rien, vous vous trouvez maussades… Alors que personne n’est aussi tolérant que les Français.

Le Suicide français, d’Éric Zemmour, se vend toutefois très bien…
Mais Zemmour, c’est l’enfant triste de la classe ! Arrêtez de culpabiliser, vous êtes des gens hospitaliers et ouverts à toutes les cultures. Faut pas croire Zemmour : en colonie de vacances, c’est le gars qui ne fera pas de volley alors qu’il connaît les règles ! Zemmour, c’est un petit arbitre…

Ce n’est pas un peu bizarre d’être le mec le plus connu de tout ton pays ?
Justement, l’avantage d’être belge, c’est qu’il suffit que je fasse cinquante mètres de l’autre côté de Bruxelles, côté flamand, et là, personne ne me reconnaît. Cela t’apprend la modestie.

Tu étais un lecteur de Lui dans ta jeunesse ?
Oh oui ! Je me souviens d’un numéro avec Lio en couverture. Il y avait un entretien avec Michel Rocard dedans. Ce qui fait que dans ma tête les deux sont associés. Je ne peux pas voir Lio sans penser immédiatement à Michel Rocard, et réciproquement.

Nous venons de boire deux grands verres d’alcool pur au déjeuner… Te considères-tu comme un alcoolique ?
Pas du tout. Ce qui m’amuse en ce moment, c’est qu’avec mes amis nous avons des conversations de plus en plus techniques sur notre rapport à l’alcool. J’adore quand des quinquagénaires t’expliquent : « Moi, je me prends trois bloody mary, mais attention, d’abord il faut manger quelque chose, sinon ça irrite l’estomac… » Tout le monde a ses petites recettes.

Nous sommes désormais installés dans un restaurant situé en haut de la colline qui surplombe Namur (preuve définitive que la Belgique n’est pas un plat pays). De la terrasse, nous voyons toute la ville, la « forteresse » de jésuites où Benoît fut pensionnaire, la Meuse qui serpente vers la France, l’église Saint-Loup où Charles Baudelaire a eu sa première attaque… Nous commandons des travers de porc et buvons de la Duvel.

Duvel est un nom très baudelairien, ça ressemble à celui de sa plus célèbre muse.
Baudelaire a écrit des horreurs sur les Belges mais le pire est qu’il visait assez juste. Duvel, ça veut dire « diable » en néerlandais. Cette bière a gagné deux fois le championnat du monde. Le secret de la Duvel, c’est sa fermentation. C’est comme l’être humain : tout doit s’organiser au fur et à mesure. La Duvel, c’est la coke du pauvre…

La dépression, Quentin Tarantino et les faux-culs

Sais-tu qui sera en couverture du numéro où paraîtra notre déjeuner ? Laetitia Casta, la fille qui t’a attaché, fouetté et assassiné dans Une histoire d’amour, d’Hélène Fillières.
Après le film, j’ai eu trop de lettres qui sont de l’ordre du compassionnel… Quand tu es malade et que tu as des lettres compassionnelles, ça t’enfonce.

Pourquoi ? Tu inspirais la pitié ?
C’était pareil quand j’ai été déstabilisé…

Tu fais allusion à ta dépression en 2007 ?
Voilà.

Oh ! je ne comptais même pas parler de ça… Pour moi, les dépressifs sont simplement des gens intelligents. Être obligé de temps en temps de se reposer parce qu’on est trop sensible, ça prouve seulement que tu es un être humain normal. Les gens qui vont bien m’inquiètent plus que toi.
Oui, ou alors je les envie.

« Il faut partir d’un principe : personne ne sait écouter, personne n’écoute. »

Exact, on envie l’imbécile heureux ! Le satisfait qui va aller au bureau pendant toute sa vie, faire des mômes et mourir après… et il mourra content, quelle chance… Eh ben oui, bien sûr qu’on l’envie ! Mais serais-tu capable de mener cette vie ?
Tu ne peux pas savoir le nombre de fois où ça m’a traversé l’esprit de me dire que j’aimerais bien que ma journée s’arrête à quatre heures et ne pas avoir de responsabilités… pour peu qu’on en ait, car on n’en a pas… Mais j’en reviens au dernier truc avec Laetitia Casta. Juste après le film, j’ai reçu des lettres sans fautes d’orthographe et d’une grande beauté d’écriture. Une femme qui me disait : « Je ne domine plus depuis longtemps mais pour vous je le referai. » Eh bien, je trouve cela merveilleux ! Si j’avais joué le rôle d’un joueur de tennis, j’aurais eu des lettres de joueurs de tennis…

Aurais-tu une question à poser à Laetitia Casta, que je vois dans trois jours ?
Est-ce que tu aimerais être dominée ? Elle va te dire non, alors qu’en fait elle aimerait bien. Laetitia, c’est une enfant. Ou bien elle va te dire oui et en même temps tu sauras très bien que c’est non. Tu sais qu’aucun mec n’a le courage de la draguer ?

Et pourquoi ? Les mecs n’osent pas ?
Oh si ! Mais ils viennent avec des chaussons ! Laetitia a tout : la beauté, l’argent, elle a le caractère…

Donc c’est écrasant.
Demande-lui si elle aimerait être dominée, tu vas voir ! Si tu lui dis « tu peux me chercher le sel » et que tu oublies le « s’il te plaît », c’est pas un coup de talon que tu as dans la gueule, c’est un coup de savate !

C’est une Corse !
Oui. Ce que j’ai toujours aimé chez les actrices, et c’est le problème de pas mal d’entre elles si je puis me permettre, c’est qu’elles veulent être à la fois Esmeralda et Lady Di.

Moi, ce qui me fascine chez elle, c’est de l’imaginer quand elle a été découverte sur la plage de Calvi…
Oui, c’est ce que j’appelle le « mythe de la caissière ». On fantasme tous sur ça ! La fille sublime que tu es le premier à découvrir… C’est un fantasme purement macho.

Et puis ça n’existe plus. L’inconnue sublime, en général, ses parents envoient des photos pour passer le casting d’Elite Model Look… Bien. On va parler de ton dernier film, mais avant je voudrais revenir sur le premier. C’est arrivé près de chez vous a été présenté à Cannes en 1992, en même temps que Reservoir Dogs. Nous sommes d’accord que Tarantino a vu ton film.
Ça, c’est vrai ! Deux fois !

Or il sort Pulp Fiction deux ans après. Dans ce film, les discours de Samuel L. Jackson avant de tuer les gens sont inspirés de tes improvisations. Pulp Fiction est un plagiat de C’est arrivé près de chez vous.
Ça me fait bien plaisir que tu dises ça. Quand on a fait Cannes, Tarantino m’a dit qu’il rêvait de faire un film où des gens discutaient avant de tuer. L’autre jour, sur France Inter, j’ai failli m’énerver car une jeune fille disait : « Pulp fiction a 20 ans, Tarantino a inventé le mec qui parle en tuant… » J’ai dit : « Faux ! »

Il s’est inspiré de ton meurtrier, qui dit : « Pigeon, oiseau à la grise robe, dans l’enfer des villes, à mon regard tu te dérobes, tu es vraiment le plus agile », avant de dégainer son flingue.
Je voulais réciter un poème sur l’automne ! À la décharge de Tarantino, on a mis ce qui nous faisait le plus rire, mais tout n’était pas de nous ! Je vais te donner les vraies origines. C’est un dessinateur espagnol qui faisait une BD nommée Torpedo chez Glénat. Ce n’est pas nous qui avons inventé ça, c’est Torpedo : le mec parle, il discute et il dit qu’il va tuer. Et puis avant ça il y a quand même eu Michel Audiard et Les Tontons flingueurs« Je disperse, je ventile », c’est la même idée. On est nourri par ce que les autres font et on ne s’en rend pas compte. C’est comme Depardieu… Gérard, il est inspiré par Jean Renoir. Tu as déjà vu Jean Renoir jouer ? Eh bien si tu regardes… C’est naturel, l’évolution se fait avec tes influences inconscientes ou conscientes.

Et toi, ta principale influence, c’est Louis de Funès ?
Non, mais je sais ce que de Funès m’a inspiré la mauvaise foi. Il est capable de jouer la mauvaise foi comme personne !

Ou de jouer des salauds, des cons, des méchants.
Là ce serait plutôt Jean-Pierre Marielle.

Toi, tu joues bien les prétentieux.
Le professeur ! Le frimeur ! J’ai un physique qui s’y prête ! Et un peu fourbe ! Je joue très bien les menteurs. Tiens, regarde ça. (Il m’écoute en jetant des coups d’œil par-dessus mon épaule derrière moi.) C’est ce que j’appelle le regard de Cannes.

(Rires.) Le regard pour voir s’il n’y a pas une personne plus intéressante derrière celle qui te parle ?
C’est « je ne suis pas là où je devrais me trouver », ce qui est une espèce de phobie chez 55 % (j’aime bien les chiffres précis) des acteurs ou des gens qui vivent dans le métier de la représentation. Tu te dis : « Merde, est-ce que je suis à la bonne place ? » Non mais j’adore, j’adore ! Il faut partir d’un principe : personne ne sait écouter, personne n’écoute. Là, c’est parce que tu es payé !

Oh mais non, je t’écouterais gratuitement pendant des heures !
Faux-cul ! Je ne connais personne qui écoute quelqu’un plus de dix minutes. Il paraît que dans une classe c’est quarante-cinq minutes d’attention pour un gosse, mais, pour un adulte qui travaille dans n‘importe quel métier, ça ne dépasse pas les dix minutes !

C’est bizarre quand même : tu es coauteur de ton premier film C’est arrivé près de chez vous, qui est un pastiche de documentaire largement improvisé par toi, je me dis que tu aurais pu entamer une carrière de cinéaste.
Écoute, moi, je refuse de faire de la scène. On me l’a proposé vingt fois et je dis : « Non, gardez ça pour mes camarades. »

Je ne te parle pas de théâtre mais d’écriture.
Oui, mais j’y viens. J’ai trop d’amour pour les gens qui écrivent. Une fois, on a publié en livre les textes des « Carnets de Monsieur Manatane » et je crois que c’est la pire vente des éditions Points.

Tu es un auteur, la preuve c’est que ton premier film tu l’as cosigné.
Mais non, c’était avec des copains… Et puis c’est un film qui a porté la poisse !

Ah bon ? ! Mais non, au contraire, c’est le film qui t’a fait connaître.
Tu ne peux pas savoir : ce film est mortifère…

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