Yann Barthès : « L’anonymat, c’est la liberté totale »

Yann Barthès, l’animateur du « Petit Journal » va fêter ses 40 ans cette année. Il fait les plus importantes audiences de Canal+ avec sa quotidienne d’ « infotainment ». Il est beau, marrant et intelligent… malheureusement pour lui, il n’a plus de vie.

Yann Barthès est compliqué à voir ailleurs qu’à la télévision. Il travaille tout le temps et, par voie de conséquence, ne sort jamais. Quand je l’ai appelé pour lui proposer un dîner arrosé à l’Ami Louis, il a répondu qu’il ne déjeunait pas et dînait encore moins. Après marchandage, nous avons tranché : ce serait un goûter chez Angelina, le très bourgeois salon de thé de la rue de Rivoli. Né à Chambéry en 1974, Yann Barthès fêtera ses 40 ans quand ce journal sera en kiosque, et moi j’en aurai 50 l’année prochaine : il est temps d’assumer notre vieillesse en trempant nos éclairs au chocolat dans des tasses de thé (ne cherchez pas là une métaphore obscène : nous sommes bien trop âgés pour les métaphores obscènes).

« La chose la plus hardcore que j’ai faite cette année, c’est une cuite au Génépi. »

Yann Barthès a créé en France un nouveau style de journal télévisé mélangeant le reportage décalé, l’analyse de la communication politique (comme dans « Arrêt sur images » ou « Le Vrai Journal »), le sketch sur l’actualité (inspiré du « Daily Show » de Jon Stewart aux États-Unis) et les pastilles délirantes (Catherine et Liliane, Éric et Quentin, les défis de Maxime Musqua…). L’ensemble aurait pu donner un magma informe : c’est sans doute la meilleure émission de la télé actuelle, la plus libre et la plus inventive. Mais comment fait-on pour abattre autant de travail chaque jour sans péter les plombs ? Que fait Yann Barthès quand la lumière des projecteurs s’éteint ? N’y a-t-il pas une faille derrière la cravate fine du présentateur souriant ? Et qu’est-ce qui me prend d‘énumérer tant de questions lyriques à la suite ? Vous le saurez… juste après ça.

Yann Barthès aime le Japon… Pour leur petite taille et les bento.

Frédéric Beigbeder. À l’évidence, tu appartiens à une nouvelle race d’animateurs de télévision. La génération précédente (Delarue, Ardisson, Taddeï ou moi) était trash et décadente. La tienne (Hanouna, Lapix, toi) est saine et propre comme un sou neuf.
Yann Barthès.
Effectivement. La chose la plus hardcore que j’ai faite cette année, c’est une cuite au Génépi.

Et nous voilà réunis dans un célèbre salon de thé pour vieilles dames.
Tu penses que pour faire de la télévision, il faut être trash ? Si je me couche à 4 heures du matin tous les soirs, je serai non seulement nul, mais en plus j’aurai une sale gueule. J’écris moi-même tous mes textes, tous les jours, du « bonjour » au « au revoir » ; ça représente beaucoup de boulot.

Le voilà, ton problème : embauche un auteur pour écrire ton prompteur, ainsi tu pourras mener une vie de débauche !
Mais la débauche n’est pas mon but ! C’est bizarre, pourquoi veux-tu que tout le monde vive comme toi ?

Ha ha ha ! Bien répondu, ce goûter démarre bien ! Je me dis juste que la télévision n’est pas un métier normal. C’est comme président de la République. Tu n’es jamais stressé ? Tu t’endors facilement le soir, sans Xanax ni Stilnox ?
Oui. Je bosse de 9 heures du matin à 9 heures du soir. Pour moi, la télé c’est un travail, pas un style de vie. Quand je finis l’enregistrement, je suis cuit et je dors comme un bébé.

Et bien sûr, tu ne consommes aucun produit illicite.
Je confirme.

J’ai une hypothèse sur toi : comme tu es né à Chambéry, peut-être que tu es accro à la raclette ?
Non plus ! Ni raclette ni fondue savoyarde. Mais j’adore le beaufort, c’est le meilleur fromage du monde. Je ne sais pas si c’est assez punk pour ton interview.

Quelque chose me dit qu’au niveau « autodestruction de présentateur télé », je vais avoir du mal. Et la notoriété, comment la vis-tu ? Être reconnu partout, ça non plus, ce n’est pas banal.
Là, tu touches un truc sensible. La notoriété a changé ma vie et parfois je le regrette.

Je me souviens très bien (car j’étais au « Grand Journal » à l’époque) que tu as commencé en voix off, et que tu étais très réticent quand la chaîne t’a proposé de venir faire « Le Petit Journal » en plateau…
C’est vrai, je ne voulais pas me montrer au début. J’étais très heureux en off ! Je me souviens qu’on a fait des tests avec Michel Denisot et Laurent Weil (cofondateur de sa société de production Bangumi qui produit « Le Petit Journal » et « Le Supplément » sur Canal+, ndlr) et apparemment les essais étaient concluants… Depuis, je fais de l’antenne mais ce n’était pas mon but dans la vie.


C’est quoi, qui te dérange : les autographes, les selfies avec des enfants comme Stromae ?

Non, ça brusque ma timidité. Les gens sont très gentils dans la rue, et je ne veux pas avoir l’air de me plaindre… Mais par exemple, si je voulais traverser maintenant la rue de Rivoli pour me baigner à poil dans le bassin des Tuileries, je ne pourrais pas !

(Rires.) Enfin, tu pourrais le faire mais il faudrait vraiment le faire très rapidement, avant que quelqu’un ne te filme !
Je trouve qu’il n’y a rien de plus précieux que l’anonymat. C’est la liberté totale.


Encore un disciple de J. D. Salinger ! Tu as déclaré dans Technikart que L’Attrape-cœurs était ton livre de chevet.
C’est vrai. Si j’avais pu animer « Le Petit Journal » avec un casque sur la tête comme les Daft Punk, je l’aurais fait ! Ce serait génial de faire ce travail que j’adore tout en restant anonyme. Tu me trouves ridicule de dire ça ?

Au contraire, je trouve ça intéressant, alors qu’une jeunesse hyper-narcissique ne rêve que de s’exhiber sur Facebook, Twitter, Instagram… Sans parler de la téléréalité, toi qui as acquis une énorme notoriété médiatique, tu clames que ça n’a pas d’intérêt.
Disons que c’est un aléa de mon travail, mais pas un objectif.


« Je n’ai pas envie qu’on me reproche ce que je reproche aux autres : parler 
à tort et à travers, sans avoir forcément grand-chose 
à dire. »

Je continue de chercher si je ne peux pas te trouver une névrose, une bizarrerie… Ah…! Il y a ton obsession pour le Japon. C’est vrai que tu apprends le japonais ?
Oui. Je suis allé trois fois au Japon cette année. J’aime tout là-bas : la bouffe, la culture, leur manière
de fonctionner, leur petite taille…


(Rires.) Continue, là je sens qu’on est sur la bonne voie.
Même le Baron est mieux là-bas !


Quel snob ! Tu ne vas jamais au Baron à Paris, mais à Tokyo par contre, c’est trop hype !

Là-bas le Baron est incroyable, ils ont décoré comme à Paris mais c’est pas du tout pareil. À l’entrée, on te donne des petites serviettes chaudes et humides. Quand j’y suis allé, vers 1 heure du matin, la musique était en sourdine parce qu’il y avait une réunion de travail à la table d’à côté, éclairée au portable ! Et une stripteaseuse de pole dance est venue se présenter poliment à tous les clients avant de se déshabiller. En plus, tu peux fumer à l’intérieur mais pas dans la rue !

Ah ! Très bien ça, tu me donnes envie de visiter ce pays.

J’aime la culture du bento.


Pardon ?

Mais oui, la bento box dans les restaurants japonais. C’est une boîte divisée en cinq avec une partie un peu plus grande pour le plat principal, une partie un peu plus petite, une partie plus longue…

Comme ton émission, quoi.

Oui ! Tout est bento au Japon, les magasins sont agencés comme des bentos…


Ça y est, bravo, tu es officiellement un psychopathe !
(Rires.) Je te jure, j’ai plein de boîtes chez moi, des boîtes partout ! Je suis pour la bentoïsation du monde !

Ouf, me voilà rassuré, mission accomplie. Tu es 
bel et bien un malade comme les autres. Une autre chose assez bizarre chez toi, c’est que tu détestes les interviews.
C’est pas que je n’aime pas, c’est que je ne vois pas pourquoi je devrais en donner tout le temps alors que tout ce que j’ai à dire est dans mon émission.

Toujours ce goût pour l’anonymat.
Quand Michel Houellebecq est venu dans « Le Petit Journal », on lui a demandé d’écrire une phrase pour lancer notre compte Twitter et il a écrit ceci : « Définissez l’urgence. Si vous le pouvez. Ne communiquez, à mon sens, que si vous le devez. »

Tu avais préparé cette réponse, avoue-le.

Oui !

Interviews, clopes et secrets professionnels

J’ai une autre explication possible à ton allergie aux interviews. C’est que « Le Petit Journal » analyse, scrute, décortique la communication médiatique avec une telle cruauté… que tu en es devenu complètement paranoïaque.

C’est possible. Je n’ai pas envie qu’on puisse me reprocher ce que je reproche aux autres : parler 
à tort et à travers, sans avoir forcément grand-chose 
à dire, en répétant partout les mêmes phrases… Je
 ne veux pas tomber dans les travers que je dénonce.

« Si Catherine Deneuve acceptait de venir toutes les semaines, je reprendrais les interviews… »

Tu es un peu « control freak ». Cela concorde avec ton obsession pour la bento box ! Tu n’aimes pas répondre aux questions mais tu n’aimes pas non plus en poser : c’est pour ça qu’il n’y a plus d’interviews dans ton émission ?

D’abord je n’étais peut-être pas un très bon intervieweur, même si l’exercice me plaisait. Et aussi je n’aime pas tellement la promo. Je n’ai pas envie de dire aux téléspectateurs d’aller voir un film si on ne l’a pas aimé.

Ah ça… c’est sûr que ça limite le nombre d’invités ! J’avais adoré ton interview de Catherine Deneuve, où elle fumait sa clope.
Ah Catherine… Si elle acceptait de venir toutes les semaines, je reprendrais les interviews. On a pris une amende d’ailleurs pour sa clope !


Est-ce que le problème ne vient pas d’ailleurs : dans « Le Petit Journal », tout est écrit à l’avance… et les interviews par définition ne peuvent pas être aussi contrôlées ?
Ce n’est pas une question de contrôle mais de rythme. Tu as raison : toute l’émission est minutée, tout est écrit et préparé à la seconde près, et le problème avec les interviews, c’est qu’elles ralentissent le rythme.

1 2

Dans la même catégorie