La folie dure

Édito du Lui Magazine n°15 (Mars 2015)

De très loin l’on entendait le vrombissement des infrabasses saturant l’air bleu. On était monté ici pour chercher le silence des grands espaces, un refuge en haut du monde, loin des attentats et des guerres urbaines, la trêve hivernale, le calme blanc, la beauté immaculée des cimes… Peine perdue : tout était détruit, laminé par un atroce boum boum disco dont l’écho rebondissait jusqu’à la vallée. Une nouvelle Folie Douce vient d’ouvrir à Megève, en haut du mont Joux, au centre des Alpes, d’où l’on peut apercevoir le mont Blanc, dôme de l’Europe. Mais les chamois, les aigles, les marmottes, toute la vie sauvage fuit la zone, traumatisée par le bruit des animateurs ivres qui beuglent dans un micro : « Est-ce que vous êtes là ? » Oui, malheureusement, on est là, c’est bien notre drame.

Cette nature majestueuse me semble injuriée par la soupe à la « dance ». L’endroit se nomme La Folie Douce mais en vérité il symbolise la folie dure d’un hédonisme occidental au sommet de sa débilité. Il existe des établissements similaires à Val-d’Isère, à Méribel, à l’Alpe-d’Huez et à Val-Thorens : la teuf se démocratise en haut des pistes. L’hédonisme antique était une ascèse, rien à voir avec l’idée d’imposer les dancefloors sur les neiges éternelles. C’était tellement plus drôle de faire la fête quand elle n’était pas obligatoire : ça y est, je suis officiellement devenu un vieux con.

« Ça y est, je suis officiellement devenu un vieux con. »

À présent que les pistes de ski sont devenues des boîtes de jour, ma fête à moi consiste à citer Philippe Muray, cerné par les décérébrés qui gesticulent sur les tables en chaussures de ski, doudounes et bonnets fluos. Un DJ démago lève les bras en s’imaginant qu’il est le David Guetta de Saint-Gervais, une chanteuse s’époumone (faux) : « Can uuu feeel iiiit ? », un piètre danseur se tord le coude car il croit que la tecktonik est toujours à la mode. J’en veux à cette invasion festive de nos alpages de m’avoir fait sentir que j’allais avoir 50 ans en 2015. Je précise que le restaurant adjacent (La Fruitière) est exquis, le service très aimable, le décor simple et le génépi irréprochable.

Lui Natasha Poly by Luigi et Iango

Mais c’est ainsi : la « discothèquisation » du monde est achevée. Dans toutes les villes, les magasins de fringue sont devenus des night clubs, les aéroports et les gares diffusent de la musique électro, partout les hommes veulent vivre comme des « teuffeurs » dont toute l’existence serait une boîte de nuit. Le modèle de l’homme occidental est désormais le fêtard d’Ibiza, avec ses cheveux longs, ses lunettes de soleil et sa chemise ouverte, qui lève les bras avec un verre de vodka-Red Bull dans chaque main. Il se réveille en dansant, il va au bureau en moonwalk, il déjeune dans la foule abrutie avec Fun Radio dans les oreilles, et même quand il veut fuir en haut des téléphériques, des enceintes bastonnent les BPM pour l’empêcher de réfléchir.

Après avoir rédigé cet édito vengeur, je me suis rendu dans ma salle de bains et c’est alors que j’ai tout compris : l’ennemi principal de la société actuelle, c’est mon miroir.

Dans la même catégorie