Jérôme Kerviel, l’homme qui devait 5 milliards

Qui est informaticien à Levallois-Perret, porte un bracelet électronique, doit payer une amende de 5 milliards d’euros et a déjeuné avec moi le 10 février 2015 ? Réponse au-dessus et ci-dessous.

Extrait de l’interview de Jérôme Kerviel par Frédéric Beigbeder, parue dans Lui n°15.

À l’heure du déjeuner, les héros de roman ne courent pas les rues près de la place Pereire. Assis en face de moi chez Petrus devant un plateau de langoustines tièdes, Jérôme Kerviel semble groggy comme un boxeur entre deux rounds. Il faut dire qu’il combat depuis sept ans un sacré poids lourd qui ne lâche rien… nommé « Justice Française ». Accusé d’avoir joué et perdu 4,82 milliards en 2007 et 2008, lorsqu’il « spielait » au front office de la Société générale, le trader fou a bien changé depuis qu’il passait ses nuits au Hustler Club entouré de pole danseuses en string et talons aiguilles translucides.

Jeté en prison, cloué au pilori par la presse, il a appris à se défendre dans les médias, changé trois fois d’avocat, tenté de se suicider, ressuscité dans les bras du pape, marché sur les routes d’Italie et fini par retourner l’opinion. Le bouc émissaire est devenu un lanceur d’alerte, l’escroc de la finance un espion anticapitaliste. Kerviel vient d’avoir 38 ans mais ne les a pas fêtés : il n’a pas le droit de sortir de chez lui après 20 h 30. Ceux qui voyaient en lui le « Loup de La Défense » risquent d’être déçus par cet entretien, où le trentenaire le plus endetté de France se confie ouvertement sur l’absurdité de son ancienne vie et le désespoir de la nouvelle.

Bonjour Jérôme Kerviel. Je voudrais que tu lèves la main droite pour jurer de dire toute la vérité, rien que la vérité. Enfin, on ne fait pas jurer sur la Bible en France.
Non. D’ailleurs je ne suis pas sûr que cela changerait grand-chose.

Alors, aujourd’hui la vie quotidienne de Jérôme Kerviel, c’est quoi ?
C’est réapprendre à avoir un semblant de vie normale. J’ai repris le travail dans une société d’informatique à Levallois-Perret. Je fais tout ce qui est administratif. Je fais ça en attendant. J’avais pris cinq ans de prison, dont trois fermes. J’ai été libéré mi-septembre, et on m’enlève le bracelet le 26 juin. Mais je serai toujours en conditionnelle.

Tu sais qu’on a eu le même procureur, Jean-Claude Marin. Moi c’était juste une garde à vue de deux nuits mais il a été assez coriace, comme avec toi.
(Rires.) Oui, assez.

Tu es en couple ou célibataire ?
Je suis en couple.

Avec ton avocat David Koubbi bien sûr. (Rires)
Ça serait un couple à trois, comme dans César et Rosalie.

Es-tu plus heureux ou moins heureux qu’à la Société générale ?
Vachement plus heureux. Je regarde rétrospectivement ces dernières années, j’ai rencontré des gens que je n’aurais jamais rencontrés ailleurs, j’ai vécu des choses que je n’aurais jamais vécues. Si tout cela ne s’était pas passé, je serais encore comme un connard, devant mon écran, à essayer de faire du fric. Je me suis retrouvé. J’en apprends encore sur moi aujourd’hui… Je fais des crises d’angoisse. D’ailleurs ce matin j’en ai fait une.

Tu as eu une attaque de panique à l’idée de me voir ?
Non, j’en fais régulièrement. Je pense que j’ai un trop-plein accumulé ces dernières années et que mon corps réagit maintenant.

Est-ce que la vraie souffrance n’était pas déjà quand tu étais trader, d’avoir un engagement de 50 milliards, de prendre des risques colossaux ? Moi j’aurais déjà eu des crises d’angoisse à ta place.
Évidemment, je ne dormais pas super bien.

À un moment, tu as fait gagner 1 milliard à la banque. C’est quand même hallucinant !
Du coup, un jour j’ai pété un plomb et je suis parti dans un truc qui m’a complètement dépassé.

À l’époque, tu n’avais pas des consommations diverses ? Le trader, on l’imagine toujours dopé.
Ça m’est arrivé de boire un coup. La drogue, je n’ai jamais fait. J’imagine que certains prennent de la coke, moi mon addiction, c’était la grenadine.

Tu étais comme un joueur, un « spieler » comme ils disent ?
Oui. J’ai une anecdote qui résume bien l’état d’esprit dans lequel les traders sont. Un jour, mon chef démissionne pour partir dans une autre banque, et durant la période où il attend de prendre ses nouvelles fonctions, il est venu me voir et je lui ai demandé comment ça allait. Et il m’a dit : « Je me fais chier, ma Game Boy me manque. »

Retrouvez l’intégralité de l’interview dans Lui Magazine n°15, Spécial mode (mars 2015), actuellement en kiosque.

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