James Ellroy : « Reculez s’il vous plaît »

De passage à Paris, James Ellroy a déjeuné avec moi, mais visiblement, il aurait préféré être ailleurs, et par voie de conséquence, moi aussi. Extraits de l’entretien paru dans Lui n°18, actuellement en kiosque.

« Je n’aurais peut-être pas dû commencer par des questions aussi graves (ni aussi connes). »

James Ellroy est un grand écrivain que j’admire. Il a explosé le roman noir en y introduisant les coulisses de l’Histoire 
(ce qu’il appelle l’ « underworld »), mais aussi une vitesse et une ambition nouvelles. Une fois qu’on a lu Ellroy, tous les autres livres ont l’air d’avancer au ralenti comme un épisode de l’Inspecteur Derrick. J’étais donc très content de pouvoir lui parler pour la deuxième fois de ma vie (la première, c’était à Berlin dans un restaurant, au mois de mars dernier : première fois que je demande un selfie à quelqu’un, sentiments de honte et de fierté entremêlées).

Son éditeur a fixé le rendez-vous au Christine, j’y suis allé d’un pas guilleret : je pense sincèrement que le but de la vie est de rencontrer ses idoles, avant de mourir en souriant. Je venais de lire Perfidia, qui est un monument : une construction diabolique de 800 pages pour raconter vingt-quatre jours de Los Angeles avant, pendant et après l’attaque de Pearl Harbor (7 décembre 1941).

Frédéric Beigbeder. J’aimerais vous parler de l’endroit 
où nous nous trouvions tout à l’heure, le café Laurent, là où nous avons pris les photos, rue Dauphine. Dans les années 40, ça s’appelait le Tabou, et après l’occupation allemande, à Saint-Germain-des-Prés, tout le monde venait y danser et faire la fête. C’est l’un des endroits emblématiques du Paris d’après-guerre, et comme votre livre parle justement de la Seconde Guerre mondiale, je me demandais ce que cela vous faisait d’avoir été photographié dans ce lieu saint.
James Ellroy.
Ce n’est pas un lieu saint pour moi. C’est simplement l’hôtel où je descends quand je viens en France. C’est là que ma maison d’édition me réserve toujours une chambre.

Vous n’avez jamais entendu parler du Tabou ? Sartre, Beauvoir, Gréco, Vian y allaient pour écouter du jazz…
Non.

Je demande au serveur un verre de vin. C’est maladroit : Mister Ellroy ne boit plus depuis quarante ans.

Quand j’ai lu votre livre, je me suis dit que vous aviez de la chance, vous, les Américains. Vous n’avez jamais été envahis. Votre livre aborde d’ailleurs cette question, puisque vous y parlez de la peur qu’avaient les Californiens d’être envahis par les Japonais. C’est vrai que des canons étaient pointés vers le ciel pour descendre d’éventuelles montgolfières ?
Oui. Il y avait des batteries de DCA installées sur la côte. Des sous-marins japonais croisaient au large de la Californie. La peur et la tension qui régnaient à l’époque étaient donc totalement justifiées.

Comme vous nous y avez habitués dans vos autres romans, il est encore beaucoup question de paranoïa. Vous évoquez la peur qu’avaient les Américains des Japonais, mais aussi des Allemands, des communistes et des Juifs.
Tout d’abord, je voudrais souligner une chose : il était tout à fait justifié d’avoir peur des forces de l’Axe, des Japonais, des Italiens, des Allemands et des communistes.

Mais même s’ils étaient…
Attendez. Ne me coupez pas la parole.

Pardon. (Léger coup de chaud : je retire ma veste.)
L’antisémitisme est toujours condamnable, et si vous lisez bien Perfidia, vous verrez qu’il n’est pas vraiment question de peur des Juifs mais plutôt d’un ressentiment général.

J’ai noté quelques phrases très intéressantes. À un moment, un type déclare à la radio qu’ « aucun Américain sain d’esprit ne peut désirer partir se battre pour le bien des Juifs dans une guerre étrangère ». C’était une chose qu’on entendait souvent, en 1941 ?
C’était malheureusement une idée qui courait dans la population. J’ai placé cette émission de radio dans mon livre pour donner une idée de la haine raciale qui pouvait s’exprimer durant cette période.
 
Perfidia de james ellroy
 
Ce qui est vraiment nouveau, dans ce roman, c’est qu’il montre la complexité des Américains, l’ambivalence de leurs sentiments. Il y a un grand débat autour de ces questions actuellement, en France. Début mai, on a célébré l’anniversaire de la libération du camp de Dachau. Le fait que les Américains soient arrivés si tard, en avril 1945, et que durant toute l’année 1944 rien n’ait été fait contre l’extermination des Juifs est un sujet très débattu en ce moment. Quand vous dites que certains Américains surnommaient Franklin Roosevelt « Franklin Rosenfeld », cela montre peut-être que…
Eh là, attendez !

OK, OK…
Cela n’a aucun lien. Je fais bien la distinction dans Perfidia. Un génocide qui a dévasté une population entière en Europe n’a rien à voir avec un ressentiment conjoncturel. Les deux choses ne sont pas du tout liées.

Vous ne pensez donc pas que certains Américains aient pu laisser ça arriver ?
Non.

Non ?
Non.

Bien, c’est… clair.

C’est un sentiment étrange, de se sentir détesté par une personne qu’on aime. Je finis mon verre cul sec. Je n’aurais peut-être pas dû commencer par des questions aussi graves (ni aussi connes).

Pourquoi ce titre ? C’était un tube de Glenn Miller, un standard de jazz célèbre. Pourquoi avoir choisi Perfidia ?
Perfidia est une grande chanson de cette époque, qui tourne autour du thème « il/elle m’a fait souffrir« . C’est une chanson qui parle d’amour et de trahison, une chanson très belle, obsédante. Elle est intimement liée à cette période, et les quatre protagonistes de Perfidia, William H. Parker, Kay Lake, Dudley Smith et Hideo Ashida, aiment chacun plus d’une personne à la fois. Il y a beaucoup de trahisons amoureuses, dans ce livre. Il y est aussi question de trahison de la patrie, de l’identité nationale, de trahison idéologique. En somme, c’est un livre sur la trahison.

Le serveur arrive. L’auteur d’American Death Trip commande une salade César et un poisson. Je prends un feuilleté de chèvre chaud et un magret de canard rosé. J’ai chaud, je transpire, je me demande pourquoi je sue abondamment… avant de comprendre que c’est tout simplement dû à la peur.

Vous entamez une nouvelle tétralogie, après Le Quatuor de Los Angeles et la trilogie Underworld USA. Vous êtes un peu le Richard Wagner californien.
Je la ressortirai, celle-là.

Retrouvez l’intégralité de la rencontre entre James Ellroy et Frédéric Beigbeder dans Lui n°18, actuellement en kiosque !

Perfidia de James Ellroy (Rivages) 828 pages, 24 €. Traduction de Jean-Paul Gratias.

Fan de Film Noir ? Retrouvez notre interview avec Clara et Julia Kuperberg, réalisatrices du documentaire Los Angeles, Cité du Film Noir, où James Ellroy donne ses conseils et préférences en la matière, en cliquant ici !

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