La résistance du papier

Tout le monde disait que c’était une idée absurde, rétrograde, une perte de temps, et nous avions presque fini par le croire. Je me la jouais Don Quichotte avec mon combat d’arrière-garde pour défendre les objets culturels sur papier (livres, magazines, pochettes de disques, cartes postales, blagues Carambar). Et puis il s’est passé ceci : une semaine après la parution du premier numéro de Lui (tiré à 350 000 exemplaires), nous avons dû réimprimer. Il nous faut désormais compter avec ce phénomène bizarre : le tigre de papier résiste. Merci, chers lecteurs et lectrices, de me faire passer pour un gros mytho.

« Je l’écris ici noir sur blanc : je me prosterne aux pieds des femmes. »

Faites-moi penser à corriger la préface de mon dernier livre, où je prophétisais une apocalypse numérique qui vient d’être reportée par vos soins. On nous traite de « vintage » ? Je le prends comme un compliment. C’est notre humanité résiduelle qu’on nomme « vintage ». Le reliquat de souvenirs qui nous distingue des logiciels. Une photo de jolie fille n’est pas une photo de jolie fille : depuis l’Antiquité, la beauté est représentée par une femme nue. La nudité résume toute l’histoire de l’art et de l’espèce humaine : durant des millénaires elle était considérée comme le reflet d’un ordre divin. Rien de passéiste là-dedans. On nous a aussi qualifiés de sexistes. En ce cas, Michel‑Ange, Botticelli, Ingres, Boucher, Courbet sont d’ignobles sexistes. Cette polémique est absurde. Je l’écris ici noir sur blanc : je me prosterne aux pieds des femmes, elles dirigent le monde et Lui sera toujours leur esclave ! Comme dirait Michel Houellebecq dans Configuration du dernier rivage : « Est-ce suffisamment clair ? »
 
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On pourrait pasticher Magritte et écrire sur toutes les photos de ce magazine : « Ceci n’est pas une femme ». C’est autre chose : la rencontre d’un œil et d’un corps, la beauté sauvée, l’éternité saisie, c’est la résistance au totalitarisme de Google et notre engagement pour le plaisir, la légèreté, l’humour, la paresse… Le monde change et nous refusons de nous y adapter. C’est à lui de s’adapter à nous. Est-il si démodé d’être révolté ? La métaphore du tigre de papier me va : le président Mao a eu tort de sous‑estimer les fauves tendres, avec des dents en carton. Nous imprimons des caractères sur du bois recyclé. Nous défendons de petites habitudes : le bruit d’une page qui frémit dans le vent, l’odeur d’un vieux journal sur lequel on renverse son café, la photographie chiffonnée d’une échancrure et les dents écartées de Georgia May Jagger. Nous voulons être le grain de sable qui grippe la machine, le sourire ambigu qui dérange, le destin d’une clavicule non virtuelle sous un blouson de cuir. Lui est heureux de vous offrir ce bref moment de raffinement, avant l’effacement généralisé de toute mémoire.
 
Frédéric Beigbeder est Directeur de la rédaction du magazine. Lui et écrivain, auteur de Oona et Salinger, paru aux éditions Grasset.

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