Brazil

Le mot « Brazil », pour ceux de mon âge, n’évoque pas un pays mais un film de Terry Gilliam (1985). L’histoire d’un bureaucrate que la police kidnappe, dans un monde totalitaire et grisâtre. Le héros ne comprend pas ce qui lui arrive. À la fin, le pauvre fonctionnaire est attaché sur une chaise de torture : pour échapper à son cauchemar, il fredonne la chanson « Brazil », afin de se donner du courage, comme le souvenir d’un bonheur perdu. C’est son dernier refuge, alors que sa vie est foutue : chanter « Brazil » dans sa tête. « Then, tomorrow was another day / The morning found me miles away… »

Nous poursuivons chaque mois le même rêve : faire un magazine léger en mélangeant les plus graves ingrédients

Brazil, pour l’homme contemporain, est comme cette lumière douce qu’on aperçoit, paraît-il, lors d’une Near Death Experience. Le Brésil va peut-être s’effondrer pendant la finale de la Coupe du monde de football. Et alors ? La révolution des favelas interrompra la séance des tirs au but mais cela n’empêchera pas la fille d’Ipanema, « Tall and tan and young and lovely », de briser tous les cœurs sur la plage. La traduction anglaise de « Garôta de Ipanema », le poème de Vinícius de Moraes et Antonio Carlos Jobim, est une description assez précise de Gisele Bündchen ; pourtant c’est Gisele qui imite la fille d’Ipanema depuis sa naissance. La nature imite l’art : de même, le Brésil imite Brazil de Gilliam, avec sa violence presque comique, ses injustices planquées derrière des airs de bossa nova, sa démesure futuriste. 
À São Paulo, les millionnaires font leur shopping en hélicoptère de gratte-ciel en gratte-ciel pour éviter les embouteillages, pendant qu’une centaine d’étages plus bas les gosses des bidonvilles sniffent du kérosène.
 
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Notre planète est de plus en plus brésilienne : métissée, vivante, joyeuse, et en même temps brutale, folle, déséquilibrée. Comme la capoeira, cette danse qui ressemble à un combat. Comme les harmonies ivres du nouvel album de Sébastien Tellier, L’Aventura, composé là-bas. Comme l’essai raffiné d’un autre Sébastien, la Théorie de Rio de Janeiro de Lapaque, une errance sur les traces des écrivains étrangers qui ont hanté la ville (Bernanos, Cendrars, Zweig). Comme le film que va tourner Patrick Mille cet automne, intitulé Going to Brazil. « Going to Brazil » : tel est le thème de ce numéro construit comme une caïpirinha.

Nous poursuivons chaque mois le même rêve : faire un magazine léger en mélangeant les plus graves ingrédients. Nous vous servons ce cocktail avec la fierté et la désinvolture du barman en veste blanche du Copabana Palace, lorsqu’il verse sa cachaça sur le sucre, la glace pilée et les morceaux de citron vert écrabouillés au fond du verre.

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