Alain Chabat : « Je suis un abruti » !

Ce n’est pas parce qu’on est un des cinéastes les plus populaires de France qu’on ne peut pas tourner dans un chef-d’œuvre underground : Alain Chabat interprète le rôle principal dans Réalité, le sixième et meilleur film de Quentin Dupieux. Un excellent prétexte pour un dîner gratuit.

Extrait de l’interview d’Alain Chabat par Frédéric Beigbeder, Lui n°14, en kiosque.

La soirée commença idéalement : au Silencio, on projetait Réalité, le nouveau film de Quentin Dupieux. Dans ce club décoré par David Lynch, la folie délirante du réalisateur de Rubber et Wrong Cops semblait parfaitement à sa place. Et Alain Chabat aussi. Après tout, cet homme a réalisé un film dont le héros était un chien ayant un corps d’homme (Didier, 1997). L’univers de Dupieux lui va comme un gant Mappa à une Bricol’girl. Dupieux est passé du non-sens (qu’il nommait le « no reason ») à une distorsion loufoque du réel. Réalité est une réussite intégrale, une extraordinaire réflexion, ludique et vertigineuse, sur le vrai, le faux, la fiction, l’authenticité, le mensonge, l’art et le rêve.
 

 
L’histoire est simple : Alain Chabat y incarne Jason, un réalisateur de cinéma qui cherche le cri le plus effrayant pour convaincre son producteur (le toujours surréaliste Jonathan Lambert) de financer son prochain long-métrage, un film gore où les téléviseurs tuent des gens. C’est donc un film sur le cinéma et la télévision, une mise en abyme aussi passionnante que 8 et demi ou La Nuit américaine, mais avec l’étrangeté de Mulholland Drive et l’autodérision de Stardust Memories. Ces nombreuses références ne doivent pas vous effrayer : Réalité est un des films les plus marrants de l’année, même si je sais que nous ne sommes qu’en janvier, je m’en fous, je prends le pari qu’on s’en souviendra en décembre 2015 et même après.

Il n’y a rien à manger au Silencio (sauf du gin, de la vodka ou du whisky) et par voie de conséquence, nous décidâmes de nous restaurer dans un restaurant. Le producteur de Dupieux, Grégory Bernard, nous conseilla le Mori Venice Bar en face de la Bourse, où l’on sert des choses aux truffes très chères.

Frédéric Beigbeder. Tu as évidemment choisi ce film car tu rêvais de tourner avec Jonathan Lambert.
Alain Chabat. Exactement.

Il y a une absurdité très réaliste chez Dupieux. C’est ça qui t’a plu dès le départ ?
Je ne le connaissais pas bien, même si je le connais un peu mieux maintenant. À l’époque j’avais vu Nonfilm qui m’avait scotché. Je me souviens que ça m’avait un peu foutu la gerbe. J’aimerais bien le revoir. À l’époque on était moins habitué aux mouvements de la caméra.

Venant de toi, vouloir aller dans un film très expérimental, c’est un geste significatif. Ce film n’existerait pas sans ta présence. Est-ce que c’est lourd comme responsabilité de savoir qu’un refus ou une acceptation peut changer le destin d’un film ?
Ce n’est pas vrai. Quentin m’a dit gentiment que si je ne le faisais pas, il ne le filerait pas à quelqu’un d’autre. C’est gentil mais bon. Il me l’a proposé il y a quatre ou cinq ans. Au début, cela devait se tourner en Corée, avec une partie en coréen. Après il l’a rebossé, et ça devait se faire en France, et finalement il l’a encore changé. À chaque fois j’étais occupé, donc je lui disais que je n’arrivais pas à trouver le temps, et puis un jour il y a un moment pour se jeter à la flotte. Alors je lui ai dit : « Si tu veux, rappelle-moi à telle date », et en quelques secondes il m’a dit : « C’est bon », il a mis en branle la production et puis on l’a fait.

Et le scénario tricotait déjà avec le vrai, le faux, les mensonges, les rêves ? Réalité m’a fait penser à ces nouvelles de Borges où l’on n’arrive pas à retrouver la réalité. Il est beaucoup plus élaboré que ses films précédents.
Il y avait des personnages plus importants, d’autres confondus. J’ai l’impression qu’il a dégraissé de plus en plus. Mais il était content, à chaque fois il me disait : « C’est super qu’on ne l’ait pas tourné il y a quatre ans. C’est très bien qu’on l’ait tourné à ce moment-là, c’est le bon moment. »

Avant il cultivait l’absurde, qu’il appelait le « no reason ». Là c’est très proche de ce que tu as fait avec les Nuls, mais en même temps il ajoute une sorte de distorsion du réel qui fait qu’on a l’impression qu’on est fou, que le film n’a pas d’issue et qu’on n’en sortira jamais. Peut-être qu’il faut prendre beaucoup de drogue pour comprendre ce film. C’est un compliment, hein ! (Rires.)
Le bon vin suffit, j’aime bien le bon vin !

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