Jacques Garcia, prince caché des palaces

Jacques Garcia est une star invisible : décorateur d’intérieur et architecte, il a signé le Royal Monceau, le Fouquet’s, la Mamounia à Marrakech, le Danieli à Venise, le NoMad à New-York ; il est l’auteur du style Costes, ayant signé l’hôtel et de nombreux établissements du groupe. Il a décoré de nombreuses résidences privées comme celle du Sultan du Brunei, de Bouygues et de Mauboussin et en juin dernier, il achevait la rénovation des 44 salles du Département des Objets d’art au musée du Louvre… en même temps qu’il s’occupait de la Maison Souquet, une ancienne maison close parisienne de la Belle Époque devenue un hôtel 5 étoiles et qui ouvrira ses portes prochainement.

Rencontre avec le Prince caché des Palaces, alors que s’achèvent les travaux de La Réserve, sa dernière création, nouveau 5 étoiles parisien à proximité de l’Élysée qui a ouvert ce 19 janvier.
 

Jacques Garcia à La Réserve Paris

Dans la bibliothèque de La Réserve. © Jean Picon

Le bruit acéré des perceuses retentit dans le salon Louis XV. Depuis des semaines, les ouvriers travaillent jour et nuit pour que tout soit prêt avant l’ouverture officielle de La Réserve, hôtel grand luxe qui semble surgir tout droit du XIX° siècle, avec ses tentures, sa piscine intérieur, son parquet Versailles, ses cheminées de marbre, sa bibliothèque, son fumoir, sa cour arborée… Tout pour se croire au sommet du luxe des folles années proustiennes. Dans les couloirs, un homme se déplace le pas pressé, le conseil pragmatique. Son costard bleu marine lui donne un air sérieux que démentent ses chaussettes rouge vif. À 68 ans, Jacques Garcia est décorateur d’intérieur à la carrière exemplaire, un aficionado du Grand Siècle, des ambiances boudoir-cocotte, des dorures et des tentures de Damas. L’homme qui a réintroduit dans les intérieurs contemporains les styles Empires et Napoléon III nous fait visiter restaurant et salons avant de proposer de faire l’interview dans une suite. Il retire ses chaussures et saute sur le lit king size comme un gamin. Confidences sur l’oreiller.

« Je me souviens de La Mammounia dans les années 80 : une horreur, clinquante et atroce. »

Quel a été le maître mot pour la conception de l’hôtel La Réserve ?
C’est un immeuble du XIX° siècle et il n’y avait plus rien. Tout au long de ma carrière j’ai assisté à la transformation des plus grands palaces parisiens historiques en lieux à la mode et par principe, quelque chose à la mode ça a un très gros défaut : ça se démode, comme le disait Coco Chanel. Donc, quand il a fallu reprendre la décoration intérieure de La Réserve, il ne restait qu’une façade, il n’y avait plus rien, pas de plancher etc. Et je me suis amusé à reconstituer le dernier grand palace avec les décors de l’époque là où d’autres les enlèvent… Un challenge amusant.

Les hôtels design et modernes sans aucune trace historique, ça ne vous intéresse pas ?
La modernité n’est pas liée au design : on peut faire quelque chose de design sans être dans la modernité. Ici, on est assis sur des sièges du XIX°, mais vous avez l’attitude d’une femme moderne. La modernité s’adapte en fonction du temps. Ce soir, 60 % d’entre nous dînerons sur une table basse. C’est une attitude que j’ai apportée dans les lieux publics. Le fait d’avoir importé cette nouvelle habitude dans l’hôtel, c’est moderne.

En parlant de modernité… Aujourd’hui les nouvelles technologies font partie du décor des hôtels parisiens. Vous réalisez des chambres aussi en fonction de cette nouvelle donne ?
En effet, on retrouve deux ambiances dans cet hôtel : un rez-de-chaussée chaleureux, dont j’ai voulu qu’il représente le poids de notre histoire par le marbre, les boiseries, les dorures, les acajous, les tentures murales, toutes ces choses qui ont été l’essence même de notre créativité et de notre artisanat pendant plusieurs siècles… Mais pour ce qui est des chambres, j’ai tenu compte de la technologie afin qu’elles soient autant pratiques qu’esthétiques. Je ne peux pas faire passer le pratique avant l’esthétisme. Si demain j’ai besoin d’un livre de 15 pages pour allumer la lumière, à quoi ça sert ? Passer 10 minutes avec le concierge dans ma chambre pour prendre un cours, non merci ! Il faut que la technologie soit simple et ait une fonction utilitaire. Le luxe ne doit pas vous mettre face à vos défauts et vous faire passer pour des imbéciles.
 

Jacques Garcia Salon La réserve

Dans le salon Louis XV. © Jean Picon

À La Réserve, les salles de bain sont tout marbre, avec douches à l’italienne et baignoires d’argent Devon & Devon. Vous teniez à ce que cette pièce soit particulièrement réussie ?
J’ai voulu les traiter comme si elles étaient destinées aux clientes qui me passent commande pour leur maison privée. Je sais ce que souhaitent les femmes riches d’aujourd’hui : elles veulent de la légèreté, des tonalités claires, elles veulent être belles, et ce pour une raison très simple : rester la maîtresse de leur mari ! Or la beauté, c’est aussi pouvoir être élégante dans sa salle de bain, car quand on est à deux dans une salle de bain, il y a une intimité. Il faut se sentir bien, donc je recherche souvent la sensualité dans cette pièce. Je joue aussi avec la technicité, qui permet des très belles lumières, des grandes douches, une hiérarchie dans le bain qui ne devient pas seulement un acte de propreté mais une expérience, un moment privilégié à un ou à deux… Un grand moment de détente, où on se sent quelqu’un d’autre, où on a une véritable sensation de liberté.

La fonction de la décoration, c’est aussi de sublimer les gens ?
Moi… je n’aime pas les lieux publics. J’adore recevoir chez moi et être reçu par des amis, c’est le principe même de la convivialité. Pourquoi sortir ? Pour rencontrer des gens. Et la chose la pire, c’est d’être dans un restaurant à deux, de regarder la personne en face de vous avec une lumière horrible sur elle… Là, on se dit qu’elle nous voit avec la même lumière et qu’on est absolument atroce… Notre égoïsme joue énormément dans notre inconscient et, si vous donnez une belle lumière dans un lieu public, en voyant la personne qui est en face de vous magnifiée, plus belle encore que d’habitude, peut-être, vous vous dites : « moi aussi je dois être top », et c’est réconfortant ! Une belle musique, l’atmosphère, les décors, cette notion d’être bien assis dans une jolie attitude, aident à la rencontre. Et finalement, c’est ça qu’on attend d’un lieu public.

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