Séries Mania : Tony Grisoni généreux avec Lui

Jusqu’au 30 avril, le festival Séries Mania diffuse sur grand écran les meilleures séries internationales, connues ou à connaître, installées ou toutes fraîches. Scénariste connu pour ses collaborations avec Terry Gilliam, dont Las Vegas Parano, Tony Grisoni en est l’un des invités pour son Southcliffe, mini-série diffusée l’été dernier sur Channel 4 et prochainement sur Canal Plus.

« Le plus difficile, c’est de trouver un réalisateur qui ait des c… ».

Dans une petite ville imaginaire du sud-est de l’Angleterre, Southcliffe donc, un journaliste du coin enquête sur le fait-divers local : un habitant pris de folie s’est mis à tirer sans raison apparente, tuant plusieurs personnes dont certains membres de sa famille. Les quatre épisodes étudient les conséquences du drame sur la collectivité et la facture, qui alterne flashbacks et points de vue pour radiographier deuil, culpabilité et colère est ambitieuse, indéniablement cinématographique, avec un sens étudié du silence. Comme les grandes œuvres télévisuelles des dernières années, elle est marquée par la voix de son auteur, son regard : elle est un travail artistique reconnaissable entre mille.

Très bien accueillie outre-Manche, Southcliffe bénéficie derrière la caméra du talent de Sean Durkin, cinéaste américain indépendant révélé par le film Martha Marcy May Marlene et donc, au scénario, de celui de Tony Grisoni qui, pour Lui se livre avec esprit sur sa série, mais aussi sur le cinéma, le politiquement correct et Terry Gilliam.
 

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© WARP Films

Tony Grisoni : Lui se penche sur des sujets masculins ? Allons-nous parler de prostate ? Ce n’est pas du tout à sous-estimer.

Lui : Non, mais nous évoquerons des problèmes masculins plus tard… Southcliffe est très impressionnant : funèbre, jouant sur le non-dit, déconstruit. Sean Durkin est américain et il s’est coulé parfaitement dans le moule anglais…
En fait, Sean a vécu son enfance en Angleterre avant que lui et sa famille déménagent à New York. C’était comme un retour au bercail. Je ne crois pas que la nationalité soit un obstacle : un réalisateur afghan peut travailler sur un script anglais s’il a assez d’empathie et veut s’investir dans un univers. Peter Carlton, mon producteur, avait rencontré Sean au festival de Sundance et a gardé le contact. Sean avait vu la série The Red Riding Trilogy (2009), que j’avais écrite, et était intéressé à l’idée de travailler avec moi, si j’avais un projet sous la main.

The Red Riding Trilogy était adapté d’une série d’excellents romans par David Peace et décrivait déjà un univers sombre, de meurtres et de corruption, dans le Yorkshire des années 70 et 80. Southcliffe est plus terre-à-terre mais tout aussi impitoyable dans sa description d’une communauté gangrénée, coupable… pourquoi revenir à cela si vite ?
En fait, après Red Riding, j’ai écrit un script d’un point de vue féminin, qui ne s’est pas concrétisé en film. J’avais d’autres idées mais Southcliffe est venue naturellement, au final : le point de départ, c’était des fantômes, la relation entre les vivants et les morts.
 

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The Red Riding Trilogy

Avec mon producteur, nous voulions de vraies gens, en deuil, et un paysage sinistre, plat, comme ces marais salants du Kent qui sont le cadre de la série. Red Riding tenait davantage du conte, du fantasme, et en cela n’est pas très éloignée de True Detective, par exemple.

Southcliffe tient du cinéma : pas au sens de grand spectacle, mais dans sa patience, son sens de l’espace…
C’est un film de 3 heures 30 en réalité. Sean Durkin était vraiment intéressé par le hors-champ. Il y a quelque chose de Michael Haneke dans sa démarche. Les morts sont forcément hors-champ, mais les vivants aussi : Sean est très adroit quand il faut enlever le son et l’action dans le seul but d’encourager le public à lire une scène sans avoir tout servi, prémâché sur un plateau. Et à participer pleinement au drame. On a aussi un casting fort dans tous les rôles, Sean Harris (l’assassin) en tête. Rory Kinnear (le journaliste), Eddie Marsan et tous les autres ont fait preuve de beaucoup de courage en s’investissant autant dans leur personnage.
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Faites-vous une différence entre écrire pour la télévision et pour le cinéma ?
Aucune. Je travaille de la même manière. Dans l’idéal, j’aime être le premier sur le coup, à trouver une histoire, un producteur et à accueillir un réalisateur qui ne soit pas une chochotte mais qui ait des c… Ensuite, comme avec Sean Durkin, on réétudie le scénario et travaille ensemble.

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© WARP Films

Southcliffe est très anglais avec son réalisme social, son cadre populaire, sa noirceur… est-ce que vous appréhendez un rejet à l’étranger ou ici, à Séries Mania ?
On voulait avant tout rendre justice aux personnages, aux lieux. C’est comme pour Red Riding : il fallait le faire sans compromis ou adaptation pour les étrangers, et avec le bon goût populaire. Je suis persuadé que plus vous êtes dans le particulier, plus vous êtres universel. Nos personnages parlent avec un accent épais ? On a reproché à l’époque à Marlon Brando d’être incompréhensible en Don Corleone dans Le Parrain, et regardez ce que le film est devenu. Southcliffe est très british mais c’est excitant d’entrer dans un nouveau monde, d’apprendre de nouvelles règles. Certains critiques britanniques disaient de Southcliffe : « tiens, encore de la misère ». Mais ils ne font pas l’opinion et à la fin, des milliers de spectateurs regardent parce qu’ils en veulent.

Le personnage de Sean Harris se fait passer pour un ancien des Forces Spéciales auprès de soldats stationnés dans la région. Ils découvrent son mensonge, le tabassent, l’humilient. Le journaliste est aussi en pleine crise professionnelle, un veuf dont femme et enfant ont été tué craque… on plaisantait en préambule sur les problèmes masculins, mais Southcliffe semble évoquer cette masculinité menacée…
C’est une bonne question mais je n’ai pas de bonne réponse, ni de définitive. Parce que je ne veux pas en avoir. Je dirai juste que mon point de vue n’est peut-être pas très politiquement correct sur ce qu’est être un homme. Southcliffe se passe dans la campagne et c’est très facile de rester civilisé en ville. Lorsque vous en sortez, vous découvrez le racisme, qu’il y a des classes sociales, contrairement à ce que fantasmait Tony Blair.

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© WARP Films

La mode est de dire que la série TV est supérieure au cinéma, surtout aux États-Unis. Pensez-vous pareil pour l’Angleterre ?
Pas du tout. Il est certain que les séries TV modernes ont l’argent, le public et les idées. Tout ce qui semble manquer aux films. Mais quand je vois le film The Selfish Giant de Clio Barnard, je dis non. Il y a cette idée magnifique d’un ciel omniprésent, au sens propre comme au figuré, dans tous les plans…

« Terry Gilliam pourrait adapter La Bible… ou L’Enfer de Dante ».

J’aime en fait les plasticiens qui se mettent au cinéma, comme Steve McQueen ou Ben Rivers, parce qu’ils expérimentent. L’expérimentation avait un temps déserté le cinéma anglais mais revient peu à peu, en réaction au réalisme social. Rien qu’en cela, c’est meilleur que la télévision.

Parlant de réalisme, vous avez collaboré avec Terry Gilliam, qui n’est pas le plus terre-à-terre des cinéastes… comment avez-vous fait ?
J’adore bosser avec lui. C’est comme jouer une pièce de théâtre difficile mais c’est génial. Pour le reste, c’était souvent facile. On me disait « Las Vegas Parano est inadaptable, ne fais pas ça ». Si vous lisez bien Hunter S. Thompson, vous comprenez que le livre est ciné-génique : il est plein d’images, d’évènements… Terry et moi pensions « ok, faisons juste un copier-coller du livre ». Les Frères Grimm, c’était autre chose : le script était écrit par un tiers et Terry m’embarqua dessus pour le retravailler. Et puis c’est Hollywood… ce n’est jamais joyeux.

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