En rendez-vous

Bryan Elsley parle le langage ado… Et adulte !

Dernier volet de nos articles consacrés à Séries Mania, le festival qui s’est clos ce 30 avril non sans avoir eu l’excellente idée de recevoir pour une « masterclass » Bryan Elsley, créateur de Skins (2007-2013), l’une des meilleures séries britanniques de ces dix dernières années. Un portrait cru d’ados à Bristol, qui baisent, se droguent et se vautrent dans tous les excès. Sa particularité est d’avoir été écrite par de jeunes adultes, pour être en phase avec la réalité et le langage dépeints dans la série.
 

"Skins" © Channel 4 Television Corporation

« Skins » © Channel 4 Television Corporation

Aucun risque de « chébran » ou « câblé » dans les dialogues, et comme assurance supplémentaire Jamie Brittain, le co-créateur de la série, né en 1985, et le propre fils de Bryan Elsley, né en 1961. Elsley mit Skins en chantier parce que son fils lui avait demandé une « bonne série et non les trucs habituels pour quadragénaires ».

« Les ados sont infiniment plus complexes et font preuve de beaucoup plus de sagesse que ne leur prêtent les adultes. »

Rencontrer Bryan Elsley, c’est donc tomber sur le papa idéal, en totale empathie avec vos vieux problèmes d’hormones et comment trouver une place en ce bas monde. Elsley présentait aussi sa dernière série Dates (2013), inédite en France (avis aux diffuseurs…), dans un monde aussi incertain que celui des ados : celui des premières rencontres (« dates ») entre gens esseulés sur Internet pour trouver l’amour, ou du moins, un contact humain.

Principe très simple pour une série épurée, qui rappelle l’excellente série psychanalytique In Treatment par sa façon de rendre passionnant un simple dialogue entre adultes. Dans les neuf épisodes, des étrangers se jaugent, se quittent et se retrouvent parfois. Dès le premier, où Oona Chaplin, petite-fille de Charlie et épouse de Robb Stark dans Game Of Thrones, brille en « serial dateuse » blasée, on est conquis par cette peinture délicate d’âmes en peine, planquées sous Meetic, leurs préjugés et insécurités. Elsley nous en dit plus sur son traité de l’amour au temps du smartphone.
 

© Balloon entertainement Ltd

© Balloon entertainement Ltd

De Skins à Dates

Après Skins, qui décrivaient les relations entre ados, vous vous attaquez aux adultes. C’était une suite logique?
C’était surtout logique parce que j’étais fatigué d’écrire sur des adolescents. C’était fantastique, drôle et je n’avais jamais écrit sur des ados avant. Sur Dates, j’avais envie de travailler avec des acteurs qui ne soient pas en début de carrière. Des professionnels à qui je n’aurai pas à dire quoi faire. Je devais les écouter et avoir un dialogue avec eux.

Vous parlez de maturité mais, à voir comment ces rencontres entre adultes consentants tournent au vinaigre, ces personnages ne sont pas forcément plus matures que les ados de Skins
C’est le monde à l’envers en fait. Les ados sont infiniment plus complexes et font preuve, je crois, de beaucoup plus de sagesse que ne leur prêtent les adultes…
 

© Balloon Entertainment Ltd.

© Balloon Entertainment Ltd.

Avez-vous fait beaucoup de recherches sur les sites de rencontre ?
Vous seriez surpris combien on apprend peu de ces sites. Vous lisez le profil en ligne des inscrit(e)s et ils disent tous qu’il sont formidables, sexy et que vous devez les rencontrer. Et ce n’est pas le cas. Ce qui m’intéresse, ce sont les masques que l’on porte en société, surtout avec les étrangers. C’est là où le masque tient fermement en place. Une série TV vous permet, comme spectateur, de voir ce que l’autre ne voit pas parce que vous orientez la caméra. Vous lui dites où regarder. Ainsi, vous déconstruisez le masque, vous le mettez en pièces. Le public croit alors qu’il est le plus sage dans ce spectacle d’une relation (sourire).

Dès le premier épisode, l’idée revient que même lorsqu’un rendez-vous est sur une mauvaise pente, l’une des personnes se sent obligée de rester…
C’était plus un instinct de scénariste qu’une réelle observation. C’est l’idée que les gens sont dans l’incertitude, dans ce type de rendez-vous. Ils ne savent jamais s’ils doivent rester ou décamper. Il en est de même pour les relations plus suivies, les couples. Rester ou partir. Dans tous les cas, ça reflète une peur de la solitude.
 

"Skins" © Channel 4 Television Corporation

« Skins » © Channel 4 Television Corporation

Voyez-vous une spécificité dans le « dating » à l’anglaise ?
C’est assez cynique, je trouve. En roue libre. Il y aussi cette notion de classes sociales qui est très importante en Angleterre. Dans le couple du premier épisode de Dates, David est un chauffeur routier, Mia appartient à la classe moyenne. Ça ne les empêche pas de se rencontrer. Je voulais jouer sur cette idée sans nier la réalité. L’idée de classe est partout dans le cinéma, les séries et surtout la réalité anglaise. Nous pensons en termes de snobisme, de préjugés, de façon subtile, sans doute comme en France. Mon épouse est israélienne et ne comprend pas ce système. Je ris d’elle car elle est incapable de « lire » les gens en Angleterre, où vous pouvez savoir de quelle école est sorti votre interlocuteur seulement en lui parlant. Dans le second épisode de Dates, il y a ce trader arrogant, bien habillé, mais qui, comme tous les gens de sa profession, se sont arrachés de la classe populaire pour réussir. Contrairement à leurs patrons éduqués dans de coûteuses écoles. C’est drôle. Je voulais m’en amuser dans les scénarios.
 

© Balloon Entertainement Ltd.

© Balloon Entertainement Ltd.

Toujours cette idée de masque, donc. Mais tombons les : après avoir créé Dates, vous devez bien avoir la recette du parfait premier rendez-vous ?
Mes scénaristes riaient de moi parce que je n’ai jamais eu ce genre de premier rendez-vous. J’ai été marié deux fois… mes scénaristes me disaient que je suis handicapé sur le plan des émotions et que personne n’oserait envisager une relation avec un type comme moi. Alors, non, je n’ai jamais rencontré d’inconnue. Je n’ai pas de conseils. Le rendez-vous parfait pour moi, c’est passer une heure dans un bar avec ma femme, sans les enfants. Et avoir une conversation d’adulte avec elle.

À l’heure actuelle, Dates n’est disponible qu’en import anglais.
Retrouvez Séries Mania sur leur site, ici.

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