Chilly Gonzales, M.C. pour musique de chambre

En tournée avec Gonzales

Chilly Gonzales est connu pour ses excentricités sur scène et ses tenues décalées, comme son fameux peignoir en satin ou son costume blanc accessoirisé d’une grosse chaîne en plaqué or. Une attitude bling-bling qui détonne dans l’univers classique de la musique de chambre… Et qui ne l’empêche cependant pas, avec Chambers, un album pour piano et quatuor à cordes qui fait suite à Solo Piano II de faire encore des miracles artistiques. Rencontre avec le M.C. de la musique de Chambre.

« Chilly Gonzales » : un nom qui nous transporte quelque part au Mexique. Pourtant, c’est au Canada que Jason Beck, d’origine hongroise, a grandi. Dans l’antichambre de l’hôtel où se fait l’interview, il apparaît, immense, un thé à la main et dans le plus simple apparat : chemise de bûcheron, jeans et vieilles baskets blanches… L’air sérieux avec ses lunettes sur le nez, presque agacé il commence par un sec « Vous êtes en retard. » Hum… Oui, c’est vrai. Confondus en excuses, nous prenons rapidement place pour débuter l’interview. Mais la tension de l’artiste s’explique aussi par une autre raison: il n’a pas pu faire son heure de piano matinale et cette entorse à la règle le contrarie.

L’idée : transposer la musique de l’ère romantique à la pop addictive d’aujourd’hui.

Chilly GOnzales piano à queue

© Alexandre Isard

Musicien et compositeur, Chilly Gonzales transpire la musique, c’est comme ça qu’il donne un sens à sa vie. Un choix qui demande sacrifices, travail et, surtout, rigueur. Talentueux, voire génial (et sans pour une fois usurper le mot), il l’est sans aucun doute. Mais serait-il allé aussi loin sans une bonne dose de sueur et d’huile de coude ? Le Canadien a travaillé entre autres avec Feist, Boys Noize, Peaches, Jarvis Cocker et Drake. L’année dernière, il a remporté un Grammy pour sa collaboration au « Meilleur Album de l’année » de Daft Punk. Avec « Never Stop », Chilly Gonzales a composé un hit mondial pour la campagne inaugurale de l’iPad d’Apple.

Depuis la sortie de Chambers, les salles de concert affiche complet. Après un passage en mars dernier à la nouvelle Philharmonie de Paris, Chilly Gonzales a remis le couvert ce 16 mai pour un concert en tout exceptionnel. L’occasion de faire parler un artiste timide et sensible, passionné de rap, de pop et de musique classique.

Dans Chambers, vous rendez hommage à différents artistes : Daft Punk, Gabriel Fauré… et même au joueur de tennis John McEnroe. Pourquoi ?
Dans l’histoire de la musique classique, les dédicaces étaient très importantes, car c’était une forme de reconnaissance des artistes envers les gens qui finançaient leurs compositions, les mécènes. Mais ces dédicaces pouvaient aussi être une manière romantique de témoigner son amour pour d’autres compositeurs de piano. Or, j’ai la chance de travailler à mon compte et de ne dépendre de personne pour composer. Dans mes morceaux, je rends donc hommage à des gens qui m’ont apporté quelque chose de plus important que l’argent : l’inspiration.

Dans Chambers, on a une sorte de catalogue très varié, avec des compositeurs classiques, ce qui n’a rien d’étonnant, et d’autres hommages plus abstraits, comme à John McEnroe, qui a été d’une grande inspiration pour moi et que l’on retrouve dans le morceau « Advantage points ». Et bien sûr des dédicaces plus conceptuelles aux musiciens en général, ou au subconscient. C’est une manière d’aller plus loin que l’hommage traditionnel, qui avait du sens dans un contexte social bourgeois.

Vos compositions ont des tonalités romantiques… Êtes-vous romantique ?
Je suis un vrai romantique ! J’adore ce genre de musique mais, au-delà du genre, ce qui est intéressant, c’est que c’est la période faste de la musique romantique qui a vu l’émergence des plus grands compositeurs. C’était un peu le commencement du monde dans lequel on vit aujourd’hui, où des stars de la musique nous montrent la voie. Par exemple Kanye West, considéré comme un musicien innovant, ne pourrait pas avoir ce statut si Franz Liszt n’avait pas existé. Même si à l’époque on disait que les virtuoses étaient possédés par le diable, c’est à ce moment-là que les premières stars de la musique sont nées. Donc selon moi, l’ère romantique est aussi importante dans l’histoire de la musique que dans l’histoire sociale, car elle a permis aux artistes d’accéder à une position dans la société.

Dans Chambers, il n’y a aucun instrument électronique… C’est pourtant aujourd’hui l’âge d’or de l’électro. Vous militez pour le retour aux sources ?
Non, pas exactement. J’essaye de faire de la musique moderne sans passer par la facilité, l’évidence des machines. Les gens pensent que musique moderne rime avec technologie et c’est vrai d’une certaine manière. Si j’avais utilisé des synthétiseurs ou une boîte à rythme, immédiatement les gens auraient dit : « c’est un mélange pointu de classique et moderne ». Mais je pense que c’est déjà une démarche moderne, sans avoir besoin d’utiliser la moindre machine. L’un n’empêche pas l’autre, j’essaye d’avoir ce résultat, de rendre ma musique moderne par mon approche. En d’autres termes, faire de la musique moderne avec des instruments traditionnels.

Vous êtes fan de rap US. Chambers compte-t-il sa part de hip hop ?
Une étude vient de sortir et a démontré que le rap était le style de musique le plus innovant mais aussi le plus perturbateur… Sur Chambers, même si ce c’est pas forcément évident, je rappe ! J’utilise des techniques musicales comme le sample, et d’autres rythmiques propres au rap que l’on peut exécuter facilement au piano et avec un quatuor à cordes. Et je m’en amuse, même. Sur scène, je joue du piano comme un rappeur et j’arrive en peignoir (Rires) ! Le rap, c’est avant tout une attitude.

Vous détenez le record du monde Guinness pour avoir joué 27 heures d’affilée, le plus long concert solo de piano. La musique, c’est une performance ?
Oui, bien sûr ! Je pense que dans la musique il y a une part artistique et athlétique et selon moi les musiciens, surtout dans le classique, sont trop « bien élevés ». Sans négliger l’art, j’aimerais qu’ils soient plus dans l’agressivité… C’est pour ça que j’aime le rap : on est un peu dans la compétition c’est comme une discipline sportive.

Chilly Gonzales et le Kaiser Quartet sont actuellement en tournée en France et en Europe. Toutes les dates sont ici, et toutes les infos sur le génie là.

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