Liam Hayes, confessions d’un chanteur solitaire

Liam Hayes est encore le secret le mieux caché de la scène musicale nord américaine, malgré le coup de projecteur que lui a donné Roman Coppola en lui commandant la bande son de Dans La Tête de Charles Swan III. S’il est déjà une icône chez les amateurs de belles mélodies et d’arrangements subtils, Mr. Hayes semble avoir tout fait afin d’éviter de devenir la superstar qu’il pourrait être.
 

 
En digne fils spirituel de Burt Bacharach, Brian Wilson ou Randy Newman, cet homme encore jeune écrase la concurrence et le prouve une nouvelle fois alors que sort son nouvel album au titre en forme d’onomatopée : Slurrup.

Y a-t-il un concept derrière l’album Slurrup ? La pochette est intrigante, comme le titre de l’album. Sans oublier les bruits de gens qui lapent des liquides…
Oui, il y a un concept. Il y en a même quelques-uns, ils se chevauchent et se soutiennent entre eux. Une couche concerne la magie. La magie est amusante quand elle est utilisée pour divertir. Quand elle est utilisée afin d’envoyer des gens pourchasser le lapin blanc, c’est une tout autre histoire.
 
Slurrup album de Liam Hayes

Votre nouvel album me semble plus rythmé et proche de la power pop, je me trompe ?
Une énergie créatrice différente s’est construite de l’intérieur : drôle, espiègle et effrayante.

Cet ami du tout analogique refuse d’enregistrer avec des ordinateurs et concocte une œuvre majeure tel un artisan, loin des sunlights et des réseaux sociaux.

Depuis l’année 1994 et votre single « Three Quarters Blind Eyes » / « Found a little Baby », vous n’avez pas enregistré beaucoup de disques. Pensez-vous que certains artistes sortent trop d’albums ?
Si je compte Slurrup, j’ai sorti sept disques. Ça fait un disque à peu près tous les ans. Jadis, les artistes qui avaient les chansons et les moyens sortaient le plus souvent un ou deux albums par an (sans compter les singles). Si tu n’avais pas les titres, il était peu probable qu’on te laisse entrer dans un studio pour enregistrer. Même si tu trouvais une parade, tes titres n’étaient pas diffusés, ou pris au sérieux. Il en était ainsi à l’époque…

Qui a dessiné la pochette de l’album ? Que voulez-vous exprimer avec ces deux personnages qui lèchent quelque chose. Et que lèchent-ils d’ailleurs ?
J’ai dessiné la pochette du disque. J’ai toujours aimé dessiner depuis mon enfance. Je voulais transmettre l’amusement que j’ai toujours eu à dessiner. Je désirais également communiquer certaines pensées que j’ai eues à propos de la façon dont on se « divertit » vis-à-vis de certaines situations ; comment, grâce au pouvoir de la suggestion, on peut faire en sorte qu’une pomme de terre froide semble avoir le goût d’une délicieuse et croquante pomme.

Vivez-vous bien dans votre époque, ou regrettez-vous les années 60-70, quand les auteurs compositeurs étaient les rois ?
Depuis l’époque des partitions et des pianos mécaniques, la musique a toujours été, d’une manière ou d’une autre, un produit. Dans le passé, les éditeurs de musique, les labels et les « officines des médias » ont toujours été l’intermédiaire entre l’artiste et le public. Maintenant, les intermédiaires sont les sociétés issues des nouvelles technologies. Pour conduire leurs réseaux et vendre des gadgets, ils ont besoin de contenus. Cela n’a pas d’importance, tant que l’argent ruisselle vers les créateurs lors de ce processus. Du moment que les données coulent, l’argent coule aussi. Dans le contexte culturel de cette époque passée à laquelle tu te réfères, je pense que la musique était considérée comme une force capable de changer la vie des gens. Dans l’environnement actuel, surtout aux États-Unis, la musique est devenue un accoutrement. Désormais, ce qui occupe le premier plan, c’est le mythe de la « valorisation » de la technologie. Avec chaque mise à jour, ou lors de la sortie d’un nouveau jouet, la musique est là, dans un rôle subalterne, en train de jouer en arrière-plan.

 

Liam Hayes auteur de Slurrup

© Jim Newberry

Pensez-vous que les nouveaux moyens de communication ont tué le mystère de la création musicale ?
Tous les moyens de communication à disposition du public peuvent être une positifs. Je ne suis pas contre. Ce que je n’aime pas, ce sont les tierces parties : les publicitaires, les techniciens de réseaux, les développeurs d’intelligence artificielle, qui exploitent largement, sans consentements et principalement pour leurs propres gains financiers, le contenu de la communication des gens. Maintenant que la communication est, en effet, publique, quelles en sont les implications ? Le processus de la création musicale commence avec l’individu. Et tu n’est pas un individu si toute ton existence est une représentation publique. Se mouvoir dans cette dimension implique la régression à une vie tribale où tout le monde se scrute, ou est scruté ; où l’amitié est réduite à une série de jeux commerciaux. Quelle sorte d’art peut croître dans un tel environnement ?
 
Vous qui avez composé la bande son, du film de Roman Coppola, Dans la Tête de Charles Swann III, pouvez-vous nous divulguer vos méthodes de travail et votre conception des musiques de films ?
 

 
J’ai commencé à être impliqué dans Charles Swann III alors qu’il ne s’agissait que d’un script. Puis j’ai pu passer un peu de temps sur le tournage, ce qui m’a offert un point de vue unique. Habituellement, le travail du compositeur commence quand le film est fini, et être personnellement impliqué m’a été à produire un meilleur travail en contribuant à la création du monde de ce film.

Être originaire de Chicago vous a-t-il influencé musicalement ?
Oui, Chicago est très bonne ville pour engendrer le Blues.

Vous évoquez le paradis dans votre chanson « Key To Heaven ». Êtes-vous mystique ? Croyez-vous à l’enfer ou au paradis ?
Le paradis et l’enfer sont des états d’esprit que vous pouvez atteindre, ici et maintenant. Choisis judicieusement et ne t’attache pas trop à l’un ou l’autre.

Y a-t-il des musiciens français que vous aimez ?
Magma.

Slurrup, de Liam Hayes, est sorti chez Fat Possum Records.

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