Darkel : « L’ordinateur est un compositeur… »

 
Neuf ans après son premier album solo, Jean-Benoît Dunckel (AIR) revêt une nouvelle fois le costume de « Darkel ». Nous l’avons rencontré dans un lieu fréquenté (et adoubé) par de nombreux artistes, reconnaissable aux nombreuses couvertures d’ancien Lui qui habillent les murs de ce havre de paix : il n’y a pas à dire, l’ALBAOPERAHOTEL sait recevoir !

Souriant, décontracté, Jean-Benoît Dunckel nous accueille dans un petit salon. Les années 90 sont déjà loin et pourtant son visage semble ne pas changer. À l’époque, avec d’autres Français, il saupoudrait la planète d’une telle fraîcheur que même la presse musicale anglo-saxonne, jusqu’alors confortée dans ses préjugés à l’encontre des productions made in ici, n’y trouvait rien à redire. On parle alors de French Touch, Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin y gagnent leurs lettres de noblesse avec AIR.

« Le phénomène de playlist enterre le concept d’album… »

Il présente aujourd’hui The Man Of Sorrow, un EP dans lequel du pur jus de Air se farde d’une teinte romantique, plus sombre et éthérée… L’artiste assume le format court : selon lui, produire un album est aujourd’hui compliqué, surtout pour des projets non installés, nouveaux ou expérimentaux : « Ça ne fonctionne plus car c’est trop long, les gens n’ont plus le temps. Le format de l’album nuit à la découverte, le public ne les écoute pas jusqu’au bout. »
 

 
LUI. Beaucoup de gens s’arrêtent au single ?
Jean-Benoît Dunckel.
Oui, voilà. Sur le dernier album de Air, plus on va vers la fin, plus les morceaux sont éthérés et moins ils sont connus. Du coup, selon les groupes et les projets, l’EP est bien plus adapté (« EP », pour « Extended Play », désigne un format plus long que le simple titre (ou « single »), mais plus court que le format « album », qualifié lui de « LP » pour « Long Play », ndlr). Si tu prends l’exemple d’Arcade Fire, un groupe installé, très connu et culte, je pense que le format « album » convient parfaitement —même un double album— car les fans sont vraiment convaincus, et ils l’attendent. Il y a un développement de A à Z, avec une histoire et une thématique… Dans ce cas-là, oui, ça fonctionne. Dans le mien, il s’agit d’un projet solo… et mes morceaux sont très longs. Tu imagines si je fais dix morceaux de quatorze minutes ? (Rires)

Lorsqu’on sait que le public consomme de plus en plus vite, c’est un challenge de proposer des morceaux bien plus longs que le format du « single » ?
En fait, je pense que le phénomène de playlist contribue à détruire les albums.

Le programme « à la carte » des structures comme Deezer ou Spotify peuvent enterrer l’album ?
Oui, car les gens font leurs playlists principalement sur ces plates-formes, et c’est déjà heureux si tu es dedans…

Est-ce difficile pour toi de t’adapter, ou c’est une chose que tu vis bien ?
Je le vis très bien, cela m’arrange même. Lorsque je sélectionne les morceaux de l’EP, cela implique de faire un choix artistique, d’avoir un regard pour inscrire le projet, dans une thématique forte avec une image forte. Il y a une réelle cohérence et ce n’est pas plus mal. Et puis, je me mets à la place de l’auditeur qui achète le vinyle, j’imagine qu’il écoute le disque un dimanche, quand il a un peu de temps devant lui. Du coup, je pense qu’avec des morceaux parfois très développés et plus longs, l’EP est plus adapté à ces moments. Avec deux morceaux de ce genre par face, le geste semble plus approprié…
 

Darkel Air interview

Jean-Benoit Dunckel en cyborg, © DR

Écouter ce disque pour la première fois provoquera peut-être chez certains la même sensation que d’aller à la piscine à reculons…

« L’imagination humaine est infinie, mon cerveau n’en est qu’un échantillon. »

Au début, quand les timides doigts de pieds frôlent la surface de l’eau, on la trouve bien froide… Puis on boude dès qu’il faut en sortir. Si ce genre de réaction vaut pour beaucoup d’œuvres dont le format dépasse les sentiers battus, ce disque ne déroge pas à la règle et mérite que l’on y plonge pendant 29 minutes et 31 secondes (au moins), bercé par les mouvements d’un orchestre acoustique et des textures d’une grande finesse, un instant propre à la méditation.

“Satanama” n’est pas seulement le dernier titre de ce disque, c’est également un mantra.
Exactement !

On le retrouve dans plusieurs formes de méditations, tu pratiques ?
Oui, la méditation Kundalini. En fait, tu l’utilises pour faire circuler l’énergie de chakra en chakra ; j’ai essayé et ça marche ! Mais il faut y passer du temps et, surtout, il faut le vouloir.

La signification de ce mantra est intéressante, les syllabes se déclinent en plusieurs étapes : le point de départ est le cosmos, l’infini, ensuite il y a la naissance, la vie, puis la mort et la renaissance… C’est un peu l’histoire de ton projet solo ?
Oui, parce que j’ai découvert, après 15 ans de carrière et après Air, que l’imagination humaine reste infinie, et que mon cerveau en est juste un échantillon, enfermé dans mon crâne. On peut donc réutiliser le travail accompli pour découvrir des espaces encore inexplorés. J’ai l’impression que je peux renaître dans autre chose… L’école de la musique électro peut également adopter une autre forme d’écriture musicale, quelque chose qui découle de l’enseignement du travail de la machine. Parce que les machines sont aussi des entités qui éditent la musique, d’une certaine façon, et qui t’amènent à écrire d’une autre manière. C’est génial, le concept de se dire qu’en fait l’ordinateur est comme un compositeur, et qu’il induit chez le compositeur humain une autre forme de musique. Par exemple, je rêverais de faire un concert où mon piano serait sous l’influence électro des machines et des boîtes à rythmes

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