Philippe Waty, une certaine idée des eighties

C’est ensuite Londres qui ouvre les bras aux Musulmans fumants, qui changent leur nom, lors d’une exposition au Riverside Studio, en Stealin Steamin. Le magazine phare de l’Angleterre des eighties britanniques, The Face, les lance dans le monde anglo-saxon. Dès lors, la cote médiatique des Musulmans s’envole avec la création du logo du Palace par Waty, un jeu de Tarot pour Actuel et surtout par la création de décors dans le clip de l’un des premiers raps français « La Danse des mots » de Jean-Baptiste Mondino.
 

 
Le courant passe tellement bien avec le photographe et vidéaste emblématique des années 80 qu’il réalise avec les Musulmans une série de portraits pour le magazine Zoulou. Plus étonnant, c’est Waty, que l’on surnomme « La Wat », qui inspire Pierre Grillet, l’auteur du tube « C’est la ouate » interprété par Caroline Loeb, hit absolu de l’époque aux synthés glacés (enfin, on tient l’explication de ce titre qui résiste à toutes les analyses depuis trente ans !).

Grand écart spirituel
Télévision, théâtre et musique : les Musulmans Fumants sont désormais partout et impriment le style de l’époque. Une consécration qui les voit revenir à Londres afin d’improviser une fresque sur le London Bridge, puis au Limelight et au Titanic. Bowie les reconnaît alors comme des pairs.

Pendant ce temps, Waty alterne le mannequinat pour la mode et la publicité. Puis, avide de se ressourcer, il part en expédition de trekking au Népal. Des mondanités de night clubber aux escapades sur le toit du monde, il aspire à une synthèse entre la quête spirituelle des hippies et l’ancrage dans la jungle urbaine des jeunes gens modernes, lui qui affirmait en interview n’avoir « jamais utilisé le mot révolution concernant l’art », précisant : « La révolution signifie mettre à bas. Dans les prochaines années, la forme évoluera, à n’en pas douter, mais l’esprit demeurera le même pour chacun. ».
 

philippe waty musulmans fumants

1977. Courtesy éd. Gourcuff & Gradenigo

Les années 90 voient les Musulmans Fumant se séparer sans violence ni aigreur et Waty approfondir son travail sur les signes et les symboles. Lots d’un exposition à Washington D.C., il précise sa démarche : « Pendant presque douze années, ma peinture a évolué vers une étude graphique et spirituelle des signes, des symboles, des logos et d’autres types de calligraphie moderne qui remplissent nos vies quotidienne. Nous sommes entourés de signes. Tout signe amène un sens. Presque une philosophie à lui tout seul. Quand on manipule plusieurs signes ensemble, tout devient autre. Quelque chose de très complexe, un amoncellement de vérités, de mensonges, de tromperies, d’évidences, bref, de la matière pour un artiste. » Désormais, son travail se radicalise jusqu’à l’épure complète des formes. Inspiré par la pensée psychanalytique de Jung et l’étude des Mandalas, l’artiste est à la fois dans le monde et au-dehors.
 

philippe waty peinture

« Hommes assis sur banc », 1976. Huile sur toile. Courtesy éd. Gourcuff & Gradenigo

À partir de 1999, il s’associe pendant dix ans avec l’ex Bazzoka Dominique Fury. De leur union sortira de nombreuses toiles où les logos et écritures de l’un rencontrent les images pop de l’autre. Un jeu de correspondances où deux visuels en se superposant donnent naissance à un nouveau sens. Une pratique de l’art pictural que l’on peut comparer aux remix techno. Une analogie musicale qui prend sens car Waty et Fury vivent avec leur époques et refusent toute nostalgie.

En 2012, les Musulmans Fumants se voient offrir une rétrospective à la galerie Intuiti juste avant qu’affaibli par la maladie Waty ne parte dans un autre univers. Avec nos yeux de 2015, on se rend compte rétrospectivement que tout son travail, en solo ou avec les Musulmans, bien qu’étant généré au jour le jour sans ambition de postérité, pourrait bien avoir gagné, l’air de rien, sa place dans l’histoire de l’art.
 
livre philippe waty

Waty, de Christian-Louis Eclimont, est paru aux éditions Gourcuff & Gardenigo.

1 2

Dans la même catégorie