Philippe Waty, une certaine idée des eighties

Si les années 80 furent une période particulièrement excitante, créative, sexy et festive, c’est aussi grâce au méconnu Philippe Waty qui, par sa peinture et ses projets multiformes, contribua à colorer et désordonner l’ère qui précéda celle du politiquement correct. Une œuvre à découvrir d’urgence.

L’esprit de la lettre
C’était au siècle dernier, une époque où le sida n’existait pas plus que le politiquement correct. La crise, si elle était déjà présente, s’oubliait dans les folies nocturnes : la sortie de l’ouvrage Waty aux éditions Gourcuff et Gradenigo nous permet de retrouver une énergie iconoclaste qui n’a rien perdu de sa modernité. Enfant des années soixante, Philippe Waty est nourri, d’un côté, par les illustrés (Tintin, Pilote, Spirou) qu’il dévore et, de l’autre, par son père, membre du club alpin emporté dans une avalanche lors d’une ascension par la face nord de l’Aiguille d’Argentière en août 1960. Toute sa vie, Waty transitera entre la montagne, où il puise sa spiritualité et le monde des images dont il s’inspire.
 

Philippe Waty

Amiens, devant sa toile « Keep’s on moving ». 1976. Courtesy éd. Gourcuff & Gradenigo

Au milieu des années 70, à l’âge de 19 ans, il commence sa carrière de peintre, influencé autant par les tenants de la figuration narrative, tels Gérard Fromanger que par la frange contre-culturelle du pop art américain, représenté par Robert Indiana.

« Les années 70 ont été dominées par l’art conceptuel (…) qui a permis de balayer le passé, de détruire. Maintenant, il est tant de reconstruire. » P. Waty

Influences auxquelles s’ajoute le cinéma de la nouvelle vague aux productions hollywoodiennes et la musique folk contestataire de Dylan à Arlo Guthrie… pour finir par rencontrer le punk, dont la volonté de briser les barrières entre art « majeur » et « mineur » résonne en lui. En 1978, accompagné de Renaud, un peintre avec qui il partage les mêmes interrogations, le tout jeune homme organise une exposition pirate d’affiches de cinéma détournées dans les stations de métro Bastille et Chemin Vert, avant de rencontrer, lors d’une manifestation lycéenne, César Maurel et Tristam Dequatremarre, deux jeunes gens en rupture des « Guilty Razors », l’un des premiers groupe punk français.

Les trois compères s’unissent autour de leur amour pour les comics et la littérature populaire.
 

philippe waty peinture

Sans titre, 1987. Acrylique. © Philippe Waty, courtesy éd. Gourcuff e& Gradenigo

Très vite naît l’idée d’un collectif, « les musulmans fumants », dont le nom provient du polar de Chester Himes Il pleut des coups durs. Les trois « Steaming Muslims » sont vite rejoints par Franky Boy via un ami commun, le comédien Farid Chopel. Chaque membre du collectif apporte son univers personnel : à Tristam l’énergie punk et les comics ; à Franky Boy les références aux arts premiers ; à Waty le mysticisme inspiré par Carlos Castaneda.

La tribue reprend le flambeau laissé derrière lui par le gang des graphistes et illustrateurs unis sous la bannière « Bazooka », à l’origine des grandes heures artistiques du journal Libération. Toutefois, si Waty est un être profondément spirituel qui vise à repositionner la peinture dans le champ des idées, il le cache par une pudeur et une attitude de dandy distancié. Les « musulmans » travaillent sur des œuvres collectives, mais l’œil exercé reconnaît la patte de Waty, formé à aux arts amérindien, africain et sri-lankais.
 

Philippe Waty peinture métro

Métro, 1976. Huile sur toile. © Philippe Waty, courtesy éd. Gourcuff e& Gradenigo

Au plaisir des sens
La bande son des Musulmans Fumants s’accorde à l’esprit de l’époque et mêle, en total éclectisme, Elvis, le punk, le reggae, le rockabilly, le hip hop, les musiques latinos et arabes. Les cultures minoritaires, black, homo et alternatives défendue par le Actuel de Jean-François Bizot sont en accord avec leur démarche, et les artistes trouvent dans ce patron de presse atypique un allié de choix. Les années 80 parisiennes et branchés (ou doit-on dire câblées comme l’affirmera François Mitterrand à Yves Mourousi ?), se conjuguent avec le monde de la nuit.

La bande de Waty et Tristam sont des piliers des Bains Douches et du Palace du mythique Fabrice Emaer, qui devient lui aussi un fervent soutien de ces jeunes gens modernes. Très vite, les Musulmans sortent des galeries et organisent des performances de peintures en direct et in situ, comme au Palace où ils créent une fresque pour accompagner un concert de Grandmaster Flash, ou à la FIAC de 1982 lors de laquelle ils recouvrent de leurs œuvres bigarrées la façade du hall d’exposition.

L’année suivante, ils investissent les locaux d’Actuel, de l’Espace Pierre Cardin, les rues de Paris. Coluche se revendique fan du collectif, auquel il offre de recouvrir de fresques les murs de sa maison rue Gazan. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
 

Les Musulmans fumants par Gangloff. 1983. Courtesy éd. Gourcuff & Gradenigo

Les Musulmans fumants par Gangloff. 1983. Courtesy éd. Gourcuff & Gradenigo

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