Manara : « l’érotisme, c’est sacré ! »

À Lui, Manara raconte tout !

Si vous ne le connaissez pas, il est un auteur à découvrir absolument qui, depuis 40 ans, dessine des femmes libres et signe des récits haletants, alléchants et délicieux. La limite juste entre l’érotisme et la pornographie d’un côté, entre la sensualité et la pruderie de l’autre, c’est lui qui l’a trouvée. Son trait n’a d’égal que son sens du récit et rend honneur à la sexualité joyeuse et à la beauté du corps féminin. Une centaine d’œuvres, planches, aquarelles et dessins originaux sont exposées à Paris, à la galerie Huberty-Breyne, du 20 juin au 6 septembre.

Lui a bien sûr profité de l’occasion pour rencontrer Milo Manara, Maître de la BD adulte, de l’érotisme… Et de la BD, tout court. Nous avons pu nous asseoir avec l’auteur du Déclic, qui présentait pour l’occasion les premières planches de sa prochaine création, une biographie du Caravage, ce peintre italien majeur et sulfureux maître du clair-obscur qui, entre deux scandales, exerça son génie à la charnière du XVI et XVII° siècle. La dernière BD de Manara nous a permis de le faire parler d’art, de sa vie, d’érotisme… et bien sûr des femmes.
 

 

Manara, la BD adulte faite homme

Parlez-nous de votre futur ouvrage sur Le Caravage
Ce n’est pas encore terminé, j’ai fini une quarantaine de planches mais il m’en reste encore une quinzaine… C’est la vie de Caravage, telle qu’on la connaît à travers les documents de l’époque. Il n’existe pas de biographie vraiment détaillée de sa vie, mais on a, par exemple, des rapports de police… Parce qu’il a souvent été arrêté, emprisonné. On connaît donc malgré tout assez bien l’histoire de sa vie avant son arrivée à Rome à vingt ans, sa façon de vivre… Cet homme a vraiment changé l’histoire de l’art.

« Je continue à défendre la noblesse de l’érotisme. »

Avant lui régnait un certain académisme et, après le Caravage, c’est toute la peinture européenne qui va évoluer. C’est le plus grand peintre avec Titien. Rubens, qui était peu influencé par Le Caravage, était malgré tout l’un de ses grands admirateurs. Il a même sauvé une de ses peintures, qui était destinée à être détruite et qui se trouve aujourd’hui au Louvre, intitulé la Mort de la ViergeUn tableau scandaleux pour l’époque : le modèle de la Vierge Marie était réellement morte. C’était une prostituée repêchée dans le fleuve. Une nuit, Rubens l’a volé pour l’amener à Paris avant qu’il ne soit détruit.
 

 
C’est intimidant, pour un artiste, de se « frotter » à un aussi grand génie ?
C’est surtout intimidant parce qu’on sait que Caravage détestait le dessin ! Il n’y a pas de de dessin de lui, il peignait directement sur la toile… Bien sûr, il préparait sa toile, mais d’une manière qui tenait plus de la gravure que du dessin.

Comment procédez-vous pour cet album ?
C’est un travail en noir et blanc, avec des nuances de gris, pas au trait. Un coloriste va ensuite colorier sur le gris. Car c’est un univers artistique sombre, dépourvu de couleurs. Les couleurs du Caravage, c’est surtout de la chair, des draperies rouges, blanches… et très peu d’autres couleurs, surtout dans les dernières années de sa vie… Cela donnera un résultat plutôt contrasté, entre lumière et l’ombre. Quelque chose donc de très différent de Borgia, que j’ai travaillé directement à l’aquarelle…

Aux sources de l’érotisme

« Beaucoup de femmes me disent que j’ai changé leur vision de l’érotisme et me remercient pour cela. »

Vous avez consacré votre vie à l’érotisme… Pourquoi ?
L’érotisme, la sensualité… C’est très important dans la vie, pas seulement dans la bande dessinée ! J’essayais de transcrire le même pourcentage d’érotisme qu’il y a dans la vie… Surtout, quand j’ai commencé à faire de la bande-dessinée érotique, j’étais beaucoup plus jeune, donc le pourcentage d’érotisme dans ma vie était beaucoup plus important ! (Rires). Disons que je raconte des histoires où il y a de l’érotisme.

BD Manara

Candide camera IV, pl.6, 35x51cm. Encre de Chine et feutre sur papier. © Manara-Glenat,1990

Dès qu’on raconte, qu’on dessine l’érotisme, un élément social apparaît. Je n’ai jamais dessiné juste un couple en train de baiser dans sa chambre : l’érotisme qui m’a intéressé, c’est son côté public. Celui du scandale, de l’impudeur. On peut parler à travers ça de la société, de la façon de penser d’une société. Je n’ai pas la prétention de faire de la critique sociale, mais j’aime bien raconter le scandale public, soit par rapport à l’érotisme, soit par rapport à d’autres composantes de la société. Pensons aux guerres de religion, passées et présentes : l’érotisme, le rapport au corps, à la sexualité, en est une part très importante, fondamentale. L’érotisme, c’est beaucoup plus important, socialement, qu’on ne le pense.

Vous avez pu assister à une certaine évolution en la matière…
Si on ne connait pas le monde avant 1968… Déjà, rappelons que, dans les 4 ou 5 ans avant et après l’année 68, presque toutes les sociétés ont bougé ; c’était très spectaculaire en France, mais tout bougeait, partout. Si on ne connaît pas ça, cette explosion, l’arrivée des Beatles, la beat generation, et tous les grands mouvements politiques dans toute l’Europe, et même le monde… Les premières bandes dessinées érotiques… Si on ne connaît pas ça, c’est plus difficile de comprendre comment l’érotisme a joué un rôle plutôt important dans le mouvement de la société, surtout dans la littérature et dans le cinéma… À Paris, on brûlait la pellicule du Dernier Tango à Paris de Bernardo Betolucci. Je continue à défendre la noblesse de l’érotisme, parce que ce n’est pas seulement un truc sans importance, comme ça, pour plaire aux journalistes…
 

Candide camera VI, Pl.14, 36x51cm. Encre de Chine sur papier, © Manara-Glenat,1988

Candide camera VI, Pl.14, 36x51cm. Encre de Chine sur papier, © Manara-Glenat,1988

Manara et les femmes

Parlez-nous des femmes —avez vous des lectrices, d’ailleurs ?
Bien sûr ! Ça m’a toujours étonné, dans le bon sens, parce que j’ai eu la chance d’être publié dans le monde entier, donc je suis souvent invité dans conventions, des festivals, dans l’Europe entière, aux États-Unis, en Argentine, au Brésil, récemment au Mexique, et partout je trouve des filles, des femmes, qui me disent que j’ai changé leur façon de voir l’érotisme, qui me remercient beaucoup pour cela. Parfois, elles croient voir en moi ce qu’elles ont vu dans la BD… Mais moi, je ne suis pas un maître de l’érotisme, je suis un dessinateur de bande dessinée.

Pour moi, l’érotisme féminin, c’est le mystère de l’univers, comme pour le reste des hommes du monde. Beaucoup de femmes croient voir en moi, dans ma personne, un gourou de l’érotisme… Alors que j’aime bien dessiner des femmes, et je les dessine, c’est tout…

Pour vous, l’érotisme a toujours été un choix évident ?
La BD pour enfants, ça ne m’intéressait pas du tout, parce que c’est un univers que je ne connaissais pas. Je n’en lisais pas pour mon plaisir, donc il ne me serait pas venu à l’idée d’en faire. Je n’ai jamais pensé à faire de la BD avant de découvrir la BD pour adultes, et surtout Barbarella de Jean-Claude Forest. Ainsi que Jodelle, de Guy Peelaert. Je me suis dit : « c’est ça que je veux faire« . Je n’avais pas de projet précis, mais quand j’ai terminé, j’ai pensé : « Ça… ça, c’est ma route. »

À l’époque, il y avait des BD appelées des « Fumetti », un format tout petit, avec 2 cases par page, et des titres comme : Isabella, Yolanda… C’était surtout des BD érotiques, et ces Fumetti ont donné à beaucoup de dessinateurs la possibilité de se lancer, parce que la qualité, quand même, était très moche. Donc même si on commençait tout juste, ça leur suffisait. J’ai profité de cette occasion, et je ne fais rien d’autre que dessiner depuis… Ça fait plus de 40 ans que je dessine.
 

 

La bande-dessinée, neuvième art

Vous avez vécu cette reconnaissance progressive -et tardive- de la BD…
On ne pouvait pas imaginer l’importance qu’aurait la BD aujourd’hui : c’était un peu comme ça, pour rigoler, on gagnait de l’argent en faisant quelque chose de très amusant, mais on ne pensait pas vraiment au rôle culturel que pouvait avoir la BD. Après, on a commencé à vérifier qu’elle donnait la possibilité de parler de tout. On parle de la BD de façon un peu méprisante, on dit d’un mauvais film, de manière insultante : « C’est comme une BD » Mais, avec beaucoup de grands auteurs, comme Mœbius, toute la bande de Métal Hurlant, des gens comme Jean Giraud (le vrai nom de Mœbius, NDLR), Druillet, Jean-Pierre Dionnet et les Humanoïdes Associés… La BD a démontré pouvoir parler de tout, d’absolument tout. Et elle a eu un rôle énorme dans l’évolution de l’esthétique.

« L’érotisme est en contradiction avec l’époque contemporaine. »

Si on pense à l’influence de Jean Giraud sur la science-fiction, sur des films qui ont changé la science-fiction comme Alien ou Blade Runner… Des films qui ont même une part importante dans l’évolution culturelle en général ! Mœbius, c’est fondamental pour l’esthétique de Blade Runner… et les effets spéciaux d’aujourd’hui permettent de raconter encore de la BD, voyez Marvel… La BD a influencé le cinéma et a été influencée par le cinéma… C’est un rapport cinétique.

Le Déclic 2, Pl.45, 46x60cm. Encre de Chine sur papier. © Manara-Glenat

Le Déclic 2, Pl.45, 46x60cm. Encre de Chine sur papier. © Manara-Glenat

Vous êtes italien et ici, quand on entend parler d’érotisme en Italie… C’est pour ces spectacles télévisés, particulièrement vulgaires… Ça vous choque, la télé italienne ?
La télévision, ça existe. C’est le côté commercial de l’érotisme. Il faut avoir des danseuses avec le cul joli et découvert, mais c’est juste pour monter le prix de la publicité. C’est de l’érotisme pour raison commerciale et je déteste ça. L’érotisme, c’est quelque chose de sacré. Et sur Internet, on peut voir les choses plus extrêmes, le corps dans tout son secret… Le dessin, c’est abstrait, c’est une convention… On ne voit pas le sang, la chair, alors que sur Internet on peut voir la chair et le sang. Et pourtant, toujours d’une façon virtuelle ! C’est une formidable contradiction. L’érotisme est plutôt en contradiction avec notre époque.

D’un côté, on a l’érotisme extrême mais de l’autre, c’est virtuel et j’ai l’impression que c’est de plus en plus virtuel. Parfois, on met en scène son fantasme… Et parfois, c’est dégoûtant, assassin. C’est du viol. Les viols et les meurtres de femmes sont en augmentation en Italie. Il apparaît même un nouveau mot, « feminicido« , le fait de tuer une femme parce que c’est une femme. Beaucoup de maris et d’amants tuent leur femme, parce qu’ils n’ont pas accepté, ils n’ont pas la force d’accepter l’évolution de la femme, à tous les niveaux de la société, qui est évidemment bénéfique et juste. C’est un moment très compliqué pour l’érotisme. Parce qu’il y a la télé qui montre beaucoup de jolies femmes, Internet qui montre beaucoup de jolies femmes… Mais la vie, c’est pas ça.

Vous dites que l’érotisme est sacré ?
Eh bien, si on part d’un autre côté, du tantrisme, on sait bien que c’est une voie vers l’illumination, la perfection, à travers l’érotisme. Et il y a toujours dans l’érotisme quelque chose de religieux, de sacré… Si on pense que toutes les religions ont le rôle fondamental d’être une ressource face à la peur de la mort… C’est leur rôle social, de rassurer les peuples sur la peur de la mort. Or, dans l’érotisme, on parle aussi de petite mort… Suivie d’une renaissance. Ou prenons la question par le bout de la science : notre seule chance de voyager dans l’espace, d’un jour atteindre un autre système planétaire, c’est d’avoir un vaisseau avec beaucoup de couples…

 

Manara et sa BD culte, Le Déclic

« Le Déclic », encre de Chine et feutre sur papier, © Manara / Glénat

C’est l’érotisme qui garantit l’éternité à l’humanité, notre possibilité d’être éternel est liée à l’érotisme. C’est ça qui fait fleurir les arbres, qui fait le printemps, qui renouvelle le monde entier, qui fait bouger les choses… On appelle ça la danse de Shiva, en Inde : la roue de la vie, qui fait que tout continue, pas seulement l’humanité, mais la nature, les planètes… Tout. C’est une partie de ce grand dessein qui permet à l’univers entier de vivre. Bien sûr, que l’érotisme est sacré, et qu’il faut donc le respecter.

Retrouvez Manara en ligne sur son site officiel, ici.

L’exposition « Manara, de Bergman au Caravage », qui accueille également des œuvres hommages d’Alain Declercq, se tient jusqu’au 6 septembre à la galerie Huberty-Breyne, 91 rue Saint-Honoré à Paris..

Le Caravage, de Milo Manara, (Glénat éditions), sortie avril 2015.

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