Smart drugs : se doper pour travailler

Les nootropics, ces drogues conçues pour améliorer le cerveau, arrivent en France.

Le tabou des SmartDrugs, ces substances légales censées booster nos capacités intellectuelles, se lève doucement aux États-Unis. Et quand une histoire commence comme ça, on sait comment elle finit : par arriver en France. Lui a fait appel au blogueur spécialisé Optimyself pour faire le point… Histoire de savoir quoi dire la prochaine fois que le chef d’étage propose de payer sa tournée de Gingko. Santé !

Il était une fois, aux States…

J’ai beau fouiller le Net, impossible de trouver des données viables sur la consommation de ce type de substances en France. La plupart des médias français se sont surtout intéressés à une vogue spécifiquement anglo-saxonne, émergeant notamment du fait d’une consommation excessive de médicaments contre les troubles de l’attention (ADHD) chez les étudiants d’universités prestigieuses. L’an dernier, le New York Times alertait ainsi que près de 21 millions d’ordonnances ont été régulièrement délivrées en 2007 aux États-Unis… pour la seule tranche des 10-19 ans. Les données étant floues pour les plus âgés, docteurs et étudiants s’accordaient pour dire que ce phénomène toucherait entre 15 et 40 % des étudiants américains. Une telle mode a bien sûr ses dégâts (addictions, troubles psychologiques, passage en désintox pour certains étudiants) et reste, dans ce cas-là, largement dénoncée.

Pourtant, lorsqu’il s’agit d’évoquer cette pratique chez les acteurs de la Silicon Valley, le ton n’est plus tout à fait le même. À l’heure où le post-humain n’est plu un gros mot, l’utilisation de smart drugs (quels qu’elles soient) trouve ses défenseurs. Vice relevait ainsi dans son panorama historique de la question que « Sur Reddit et de nombreux autres sites, les « nootnauts » [ainsi surnommés par Sean Duke, un neuropharmacologue qui les considère comme « l’équivalent mental des culturistes », ndlr] se réunissent pour discuter de l’utilisation de ces médicaments et de leur optimisation, ainsi que pour se vanter du nombre de livres qu’ils peuvent dévorer »

nootropics states

© Deposit Photos, courtesy Optimyself

Et en dehors de ces cercles qu’on s’autorisera, malgré tout, à qualifier de « marginaux » ? La communauté scientifique américaine semblent partagée sur les dangers véritables de certains médicaments utilisés comme stimulants. Une étude menée conjointement par des chercheurs d’Oxford et Harvard concluait avec certitude que le Modafinil, médicament préconisé contre la narcolepsie, ne présentait aucun effet secondaire chez le sujet sain et, au contraire, n’avait que des avantages : flexibilité mentale, planification, mémoire de travail… De quoi booster toute une génération d’entrepreneurs ambitieux, quitte à lésiner un peu sur l’éthique…

N’oublions pas que nous sommes aux États-Unis et que, pendant qu’une émission de télévision française fait sauter ses candidats à l’élastique, la version US leur fait boire du sperme d’âne. Même lorsqu’il s’agit d’optimiser son quotidien, l’important est de se dépasser, quitte à utiliser pour cela des moyens extrêmes. Tim Ferris et des mouvements comme le bio-hacking (comprendre : « des biologistes pirates improvisés ») trouvent de plus en plus d’adeptes. Certains adhérents de cette chimie sauvage n’hésitent d’ailleurs pas à ingurgiter des substances en tous genres afin d’en évaluer l’efficacité sur leur propre organisme et leurs performances cognitives. Parmi eux, Dave Asprey, nouvelle pop-star de la Baie, a utilisé cette méthode rock’n’roll pour élaborer sa propre recette de smart drug-maison : le Bulletproof, à base de café, de beurre et d’huile de coco. Pas terrible pour la ligne quand même.

smart drugs pillule

© Deposit Photos, courtesy Optimyself

La France à l’heure smart

Si l’on en croit Internet, qui a toujours raison, le sujet semble susciter peu d’émoi chez nos concitoyens. La plupart des articles recensés par Google évoquent un phénomène étranger, voire des articles traduits directement de l’américain ou se concentrent sur les produits les plus « durs » —les médicaments— ou illégaux utilisés par les étudiants. Bref (mais ça surprendra qui ?) : l’angle abordé est d’abord celui de la peur, ou au minimum de la méfiance, même si on se limite aux compléments alimentaires dont l’amélioration cognitive, même temporaire, est reconnue. Dans ce dernier cas, c’est le Gingko, capable d’accélérer le débit sanguin cérébral, qui a le plus la cote, même, au côté des blogs bio-addict qui en vantent les effets miraculeux, d’autres affirment qu’il n’a aucune influence notable sur les personnes de moins de 50 ans. 1 partout, balle au centre, ou : l’art du débat à la française…

nootropics sillicon valley

© Deposit Photos, courtesy Optimyself

Parmi les stimulants répertoriés par Wikipedia, on trouve seulement la théophylline (présente dans le café, le thé, le chocolat et le Guarana), la caféine et la nicotine comme substances disponibles en accès libre. Autrement dit, et sans même parler de la nicotine dont nous déconseillons radicalement l’usage, à ce rythme-là c’est toute l’Hexagone qui se défonce : 90 % des Français boivent du café, en moyenne deux tasses par jour. Le café, c’est la drogue de tout le monde : il ne fait pas plus de distinctions de classe (on en boit autant chez les cadres que chez les ouvriers) que d’âge (on en boit légèrement plus chez les étudiants que chez les seniors). Quant aux compléments alimentaires, si leur vente croît légèrement (+ 6 %) en 2015), cette croissance est surtout due aux anti-stress (pour leur sommeil notamment) ou leurs effets diététiques. Dormir et maigrir sont des maîtres mots : pas de quoi réveiller Steve Jobs, en dépit du franc-succès toujours rencontré par les boissons énergisantes… Mais plus pour danser que pour bosser.

Bien sûr, il en faut plus pour arrêter les workaholics et autres adeptes de l’optimisation personnelle et autres « lifehacks ». Sans doute ce qui permet à la revue en ligne The Conversation d’affirmer que l’usage des smart drugs relève de « l’expérimentation sociale sauvage », précisant « prévoir qu’une amélioration cognitive sûre, effective et peu chère aura des répercussions sur des sociétés compétitives comme les nôtres, cela tombe sous le sens » et redoutant que « l’amélioration cognitive menace de devenir une nouvelle norme, un pratique standard qui pousse tout le monde à bricoler son cerveau pour être dans le coup. » Ce à quoi le généticien Daniel MacArthur répondait en toute simplicité sur son Twitter : « C’est toujours mignon quand la bioéthique essaie de ralentir un changement inévitable… »

Inévitable, vraiment ? Lui a beaucoup de qualités, mais il n’est pas devin. Ça, ça reste plutôt votre boulot, amis lecteurs : à vous de nous dire dans les commentaires si se doper, c’est tricher !

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