Sadique-Master Festival, le premier festival français du film choquant

 
Attention, films réservés aux adultes. Pas pour leur coquinerie, non, mais bien parce que les longs-métrages dont on va parler ici, perles noir du cinéma underground, peuvent s’avérer extrêmement choquants et dérangeants, même pour les cœurs bien accrochés. Mais en même temps, incroyables, déroutants, ovniesques et parfois sublimes. Le « Sadique-Master festival » est en effet un tout nouveau festival cinématographique consacré à l’authentique terreur… Pas celle qu’est censé réveiller le tueur masqué qui surgit soudain dans la glace de votre salle de bains, ou le zombie affamé de cerveaux. Non, la terreur vraie, qui joue avec les peurs adultes et les tabous les plus ancrés afin de marquer durablement le spectateur. Lui a rencontré le créateur du « Sadique-Master » Festival, un tout jeune homme bien sage et qui compte pourtant diffuser sa passion chez tous les habitants de notre beau pays…

Avec à peine 21 piges au compteur, Tinam Bordage n’a pas exactement le profil type de l’amateur de cinématographies déviantes, underground et extrêmes, que l’on visualiserait plutôt comme un molosse tatoué de la tête aux pieds ou un corbeau dépressif qui ne sort pas avant la tombée de la nuit. Pourtant, halte aux idées reçues, puisqu’au pays de l’Époisses, le jeune Angevin est le plus grand expert des films empreints d’ultra-violence et de contestation.

Des œuvres qui font aussi la part belle à l’esthétique – voire à la stylisation – et qu’il serait honteux de limiter à leur nature transgressive. Car oui, on peut être autant bouleversé (c’est le cas de l’auteur de ces lignes-ndr) que perturbé par une série B de la trempe du sulfureux Found (2012) de Scott Schirmer. Alors que Tinam s’apprête à lancer la première édition du Sadique-Master festival (les 6 et 7 mars 2015), il était grand temps de tirer les choses au clair.
 

Cross Bearer, film extrême

Cross Bearer, de Adam Ahlbrandt, 2012. © Adversary Films / Backseat Conceptions

L’enfance du mal.
Lui. Quel a été l’élément déclencheur de ta passion pour le cinéma « des marges » (extrême, transgressif et/ou gore) ? Ça interpelle d’autant plus, au vu de ton jeune âge.
Tinam Bordage.
Peut-être justement ma marginalisation ? Il s’agit d’une passion qui me suit depuis ma plus tendre enfance, sans vraiment que je ne sache pourquoi. C’est d’autant plus surprenant lorsqu’on sait que personne dans ma famille n’aime ce cinéma et que jamais aucune influence extérieure ne m’y a dirigé. J’ai presque tendance à croire que c’est quelque chose d’inné. Cependant, mon intérêt pour ces œuvres a véritablement explosé à la faveur de ma déscolarisation. J’avais plus de temps pour m’y consacrer et cette passion est devenue de plus en plus dévorante…

Qui sont les artistes les plus intéressants œuvrant toujours dans le genre ?

« Certains cinéastes ajoutent à la déviance l’âme d’un cinéma philosophique, introspectif et poétique, à la Lars von Trier ou David Lynch. »

Malgré leur courte carrière, j’éprouve une affection toute particulière pour Marian Dora (auteur des éprouvants Cannibal et Debris Documentar) et Karim Hussain (chef opérateur de renom, le Canadien a réalisé le cultissime Subconscious Cruelty, ndlr). Ils bénéficient d’ailleurs d’un chapitre du dossier « La mort poétique au cinéma » de mon recueil Sadique-Master, au côté de Jörg Buttgereit (l’homme derrière les sulfureux Nekromantik et Schramm). Ces derniers temps, il ne réalise plus vraiment, bien qu’il ait repris du service il y a peu avec son court-métrage pour l’anthologie German Angst (2015) (les autres segments sont signés Michal Kosakowski et Andreas Marschall).

Beaucoup de cinéastes de l’underground extrême se contentent d’exposer du gore ou de la violence, qu’elle soit psychologique ou visuelle. Alors certes, c’est attrayant au premier abord, mais ça ne va pas plus loin… C’est là où des réalisateurs comme Marian Dora ou Karim Hussain se démarquent. Ils maintiennent cette déviance à un niveau constant et y ajoutent l’âme d’un cinéma philosophique, introspectif, réfléchi et poétique, tel que savent le faire des cinéastes comme Lars von Trier ou David Lynch. Ce mélange aboutit généralement à un résultat transcendant et magique.
 

Megan is Missing, film effroyable

Megan is Missing, de Michael Goi, 2011. © Trio Pictures

Y a-t-il encore, selon toi, la place pour une culture underground en France ?
Je pense qu’il y a de la place pour qui saura l’exploiter. C’est un terrain inoccupé et une partie de la presse spécialisée se plaît parfois à citer deux-trois films du genre, casés entre un paragraphe sur la saga Paranormal Activity et quelques lignes sur Annabelle (John R. Leonetti, 2014), mais c’est forcément très réducteur. Personne ne se consacre entièrement à ce cinéma et ne cherche à s’y spécialiser, si ce n’est une poignée de connaisseurs. Peut-être est-ce parce que cela implique le défrichage d’une nouvelle culture ? Quoi qu’il en soit, c’est dommage. Par ailleurs, le cinéma horrifique en France se résume majoritairement à une culture jump scare/popcorn, qui n’est pas de nature à élever le débat…
 
Des vertus de la transgression pour l’éveil des consciences.

De nos jours, la transgression n’a plus vraiment droit de cité – à de rares exceptions-près – et est confinée dans son ghetto. Alors que l’époque est au conformisme ou à l’uniformisation, la portée de ces films ne risque-t-elle pas d’être par bien trop limitée et circonscrite à un cercle d’initiés ?
Est-ce un mal ou un bien ? Je pense qu’effectivement, le genre tend à se restreindre à un cercle d’initiés. Et comme ces films ne seront jamais découverts dans un cinéma Gaumont ou au rayon DVD de la Fnac, c’est notre mission — à nous, passionnés du genre — d’élargir ce cercle en exploitant tout son potentiel.
 
Sadique Master Festival itv Tinam Bordage

« Quand un film de ce genre est réussi, il amène le débat public sur le terrain de la controverse. D’un côté, ceux qui hurlent à l’immoralité, de l’autre ceux qui crient au génie ! »

Que peuvent apporter ces œuvres au débat public ? À l’image de nombreux films dits de genre, elles véhiculent des thématiques sous-jacentes (qu’elles soient sociologiques ou pas), souvent amenées de manière frontale.
Quand un film de ce genre est réussi, il amène le débat public sur le terrain de la controverse. Vous avez d’un côté ceux qui hurlent à l’immoralité et, de l’autre, ceux qui crient au génie. C’est par cette division extrême et les riches débats qu’elle provoque, que l’on peut déduire que l’œuvre en question possède indéniablement de la matière. Cela dit, certains font dans la subtilité, d’autres non. Par exemple, A Serbian Film (Srpski film, Srdjan Spasojevic, 2010) est on ne peut plus frontal et se complaît dans une forme de surenchère, tandis que Megan Is Missing (Michael Goi, 2011) est davantage glaçant et utilise un procédé d’auto-identification ultra réaliste qui dérange. L’un perturbe par son contenu outrancier, l’autre par son réalisme. Megan Is Missing peut servir par la même occasion de campagne préventive ! (le film décrit les déboires – le mot est faible ! – de deux jeunes filles prises dans les griffes d’un prédateur du web-ndr)

À quoi ressemblent les fans de ces films ? Que viennent-ils y chercher, au-delà du shoot d’adrénaline et de violence ? Le parfum d’interdit ? Une forme de catharsis ? Une créativité – boostée par le manque de moyens – qui a déserté une bonne partie de la culture mainstream ?
Je pense que chacun y recherche quelque chose qui lui est propre. C’est pour cette raison que des œuvres peuvent bouleverser un spectateur, alors qu’un autre restera de marbre. Bien évidemment, la créativité est aussi un point important dans ce genre de cinéma. Comme souvent, le budget des ces films est maigre, mais puisque les cinéastes ont l’envie d’en découdre, le manque de moyens est compensé par la créativité.

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