Richard Stanley, réalisateur à l’écoute des esprits

 

 

Allez, Mad Max, ça suffit ! Faites plutôt connaissance avec le réalisateur d’un autre film post-apocalyptique qui dépasse l’entendement : Richard Stanley, l’auteur de Hardware… Et de bien d’autres bandes horrifiques devenues cultes. C’est le dernier volet, avant la pause estivale, de la Casa d’Alan Deprez.

Passionné d’occulte, le Sud-Africain Richard Stanley compte parmi les cinéastes dévorés par l’envie de créer des univers singuliers. Ce qui n’en fait pas le client idéal pour les grands studios, toujours en quête de sang neuf, mais accordant souvent leur préférence à des artisans dociles pour combler les désirs de financiers peu adeptes de la prise de risque. En conséquence, ce n’est guère étonnant que l’auteur du cultissime Hardware (1990) ait multiplié les désillusions en terre hollywoodienne, sous forme de projets morts-nés.

Nous avons eu la chance de le croiser au BIFFF. Le festival bruxellois avait eu la bonne idée de le sortir de sa quasi-retraite à Montségur, afin qu’il présente le documentaire Lost Soul: The Doomed Journey of Richard Stanley’s Island of Dr. Moreau (David Gregory, 2014) – récit palpitant de ses mésaventures sur le tournage de L’île du Dr. Moreau (1996) – et officie en tant que Président du Jury International. Ce dernier a décerné son Corbeau d’Or à l’excellent Frankenstein (2015) de Bernard Rose (l’homme derrière Paperhouse et Candyman), relecture urbaine — un peu à la Philip Ridley (Heartless) — du mythe créé par Mary Shelley.

Portrait de Richard Stanley en interview

© Charles Six

Richard Stanley, une filmographie aux débuts mouvementés

Parlez-nous de vos œuvres, plus méconnues, qui ont précédé Hardware : le court Rites of Passage (1983) et le long-métrage Incidents in an Expanding Universe (1985).
En Afrique du Sud, lorsque j’étais encore très jeune, je m’étais mis à réaliser de petits films en Super 8. J’étais surtout inspiré par King Kong (celui de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack sorti en 1933), le tout premier film que j’ai vu à l’âge de 4 ans. Mon père en avait ramené une copie 16 mm à la maison. Puis, j’ai découvert les films auxquels Ray Harryhausen avait apporté sa magie des effets spéciaux, comme Le Septième voyage de Sinbad (The 7th Voyage of Sinbad, Nathan Juran, 1958) et Jason et les Argonautes (Jason and the Argonauts, Don Chaffey, 1963).
 

 
C’était le type de films que les enfants de dix ans adoraient et qui les incitait à tourner leurs propres œuvres en « claymation » (animation de pâte à modeler, ou patanimation, ndr), avec des dinosaures, des militaires et des tas de créatures.

« Les producteurs ne voulaient plus que des films de monstre. Du coup, j’ai décidé d’introduire un cyborg tueur dans l’appartement du couple. »

Ce qui nous amène à Rites of Passage, mettant en scène un homme des cavernes. C’est mon premier effort en Super 8 qui se tient et ressemble à un vrai film. Un film qui à l’époque m’a causé beaucoup de problèmes et m’a même valu d’être renvoyé de mon école de cinéma. Les adultes qui nous encadraient avaient été horrifiés par le film. Ils avaient aussi noté que je ne tournais qu’un plan par semaine et que je séchais les cours pour, à la place, escalader les montagnes de la région. Aucun acteur ne voulait s’y engager et nous étions en équipe plus que réduite. J’avais donc été forcé de jouer le rôle principal de l’homme préhistorique, en me recouvrant entièrement de boue. Nous étions très fiers de ce que nous avions accompli, mais les professeurs étaient furieux. Le cadreur (son acolyte Greg Copeland, ndr) et moi avons été virés de l’école et ils nous ont confisqué l’unique copie du film. Ils voulaient même la détruire…

Comment avez-vous pu la récupérer ?
Quelques années plus tard, nous avons fini par pénétrer dans leurs locaux et voler les bobines de Rites of Passage, alors qu’ils pensaient que nous avions oublié toute cette histoire. Il manquait une partie du matériel (environ 3 minutes), mais nous avons remonté le film à partir de ce que nous avions pu récupérer. Nous l’avons ensuite soumis à des festivals internationaux. À Londres, Rites of Passage a gagné l’IAC International Student Film Trophy, face à des œuvres provenant de l’UCLA et d’autres établissement réputés. C’était encourageant de se dire qu’on pouvait tenir la dragée haute à des films issus d’écoles internationalement reconnues.

Le plus drôle est que le professeur en charge de Rites of Passage – celui qui nous avait exclus – a pris l’avion pour Londres afin de recevoir le prix. Il en a aussi profité pour remettre la main sur la copie du film. Grâce à cette récompense, j’ai pu décrocher une bourse pour intégrer la meilleure école de cinéma d’Afrique du Sud, depuis devenue la Cape Town Film and Video School. En définitive, le combat acharné que l’on a mené pour sauver le film valait la peine.
 

 
Nous avons tout de suite enchaîné avec Incidents in an Expanding Universe, qui s’est un peu créé en opposition à Rites of Passage : après s’être attaqué à la Préhistoire, nous avions décidé (Greg Copeland et lui —ndr) de nous projeter dans le futur et dans la science-fiction. On peut dire qu’Incidents a donné naissance à Hardware. Tout y était en germe. D’une certaine façon, Incidents in an Expanding Universe est le fantôme d’Hardware. Beaucoup de personnages y existaient déjà (le « gladiateur de ferraille », l’astronaute toujours défoncé et voisin du couple, etc.), mais sous une forme plus juvénile, car nous n’avions que 14 ou 15 ans lorsque nous avons travaillé sur ce projet filmé en Super 8.

L’univers est sensiblement le même, ainsi que certains personnages et la manière dont ils (sur)vivent. Ils évoluent dans des décors en ruine ; un environnement en pleine dégénérescence, mais où la société ne s’est pas tout à fait écroulée (des hommes bossent pour le gouvernement et ils reçoivent des chèques, le régime de taxation est toujours en vigueur, la conscription est de mise, …). Ce n’est pas Mad Max : le système est encore fonctionnel (avec des politiciens…). Si ce n’est que le monde est dans un état déplorable : la famine règne, tandis que les radiations sont très fortes et nocives.

Un cadre typiquement post-apocalyptique.
Oui, c’est une sorte de post-nuke, bien que ce ne soit jamais clairement établi. Personne ne fait mention d’une guerre nucléaire. C’est juste arrivé comme cela — j’ai envie de dire « naturellement » —, un peu à l’image de ces dernières années, où les choses se dégradent de plus en plus. On a peu à peu appris à l’accepter, à l’image de l’état des océans, qui deviennent de plus en plus radioactifs. Et ça ne va pas s’arranger…
 

Hardware de Richard Stanley

Hardware © DR

Pour ce qui est d’Hardware, la différence est qu’il est arrivé après Alien (Ridley Scott, 1979) et Terminator (James Cameron, 1984). J’avais écrit quelques scénarios de science-fiction que je qualifierais de plus intellectuels – un peu comme Fat City (La dernière chance, 1972) de John Huston, qui est entièrement centré sur les personnages -, mais les producteurs ne voulaient plus financer que des films d’action incluant un monstre au cœur de l’histoire. Du coup, j’ai décidé d’introduire un cyborg tueur (une sorte de « droïde de guerre ») dans l’appartement du couple.
 

Le foisonnement des scènes musicales dans le Londres des années 80.

Que s’est-il passé durant les cinq années qui se sont écoulées entre la sortie d’Incidents in an Expanding Universe et celle de Hardware ?
Tout d’abord, j’ai dû quitter l’Afrique du Sud, en raison de l’Angolan Bush War (conflit meurtrier entre l’Afrique du Sud – ainsi que ses alliés – et le gouvernement angolais, s’étendant de 1966 à 1989-ndr) et me suis réfugié à Londres, pour ne pas me faire enrôler dans l’armée. Là-bas, le seul boulot que j’ai décroché était de réaliser des vidéos clips. J’étais chanceux de m’y trouver dans les eighties, parce qu’il y avait encore du budget pour les clips musicaux. Les punks étaient toujours en vogue et la scène indus’ émergeait. C’était une époque très excitante.

Pour quels groupes avez-vous réalisé des clips ?
Le plus connu était probablement Public Image Limited (PiL), le groupe de John Lydon (leader des Sex Pistols sous le nom de Johnny Rotten-ndr), mais mes clips les plus remarqués ont sans doute été ceux pour Fields of the Nephilim (célèbre groupe de rock gothique-ndr). Je les avais rencontrés avant qu’ils n’aient un deal avec une maison de disques. Nous nous étions donc chargés de leurs premières vidéos, mais aussi des pochettes de leurs premiers albums.

C’était une occasion inouïe de façonner l’imagerie du groupe : cette atmosphère de « goth spaghetti western » (western spaghetti gothique-ndr). Ça n’avait jamais été fait auparavant, alors que maintenant, les groupes goths ressemblent tous à Kyo ou à Edward Scissorhands (référence au protagoniste du film de Tim Burton Edward aux mains d’argent-ndr).
 

 
Les Nephs furent les premiers à introduire dans la scène gothique ce look fait de longs manteaux en cuir, de bottines cuban heel (boots légèrement compensées, avec un petit talon-ndr) et de chapeaux de cow-boy. Ces clips ont eu une influence énorme sur de nombreux groupes. L’époque était géniale : même quand le budget d’un clip était moins conséquent, il suffisait d’en réaliser un seul par mois pour subvenir à ses besoins. Au bout de quelques années, ce boulot m’a éreinté et mon travail s’en est ressenti. Il était impossible d’attendre qu’un super morceau sorte, puisqu’il fallait payer son loyer et accepter chaque commande. La qualité de nos vidéos a donc commencé à décliner.
 

Entre croyances ancestrales et outrances cyberpunk

Sous quelles formes la culture sud-africaine et ses traditions se retrouvent-elles dans vos films ? Est-ce un processus conscient ?
Je ne pense pas que ce soit conscient, si ce n’est que dans ma prime jeunesse, ma mère écrivait un livre sur les mythes et légendes sud-africains. Ça m’a certainement influencé. Elle voyageait tout le temps pour rencontrer des sorciers, des guérisseurs, des spécialistes en mythologie et les membres de diverses tribus. Du coup, lorsque je n’étais encore qu’un môme, je traînais avec des tas de personnes extrêmement bizarres. (Rires)

« Maintenant, les groupes goths ressemblent tous à Kyo ou à Edward aux mains d’argent. »

Par exemple, des gens capables de placer des serpents dans leur bouche et de les faire ressortir par leurs narines. Quand on a trois ans, ça semble très marrant ! Personne ne m’avait inculqué qu’on devait avoir peur des sorciers et je les trouvais très drôles. Toute cette magie – comme les voix des esprits qui chantent – aurait dû m’effrayer, mais cela m’amusait. J’ai grandi dans ce contexte et ce n’est que plus tard, quand j’ai dû me rendre à l’école, que j’ai réalisé que tout le monde n’avait pas vécu une telle enfance et ne partageait pas les mêmes idées. J’ai été chanceux de grandir dans une atmosphère si décalée.

Quelle a été la genèse de votre chef-d’œuvre Hardware ? Et d’où vous est venue l’idée du film ?
Comme je l’ai dit plus tôt, Hardware est en quelque sorte né de mes films en Super 8, mais il a aussi été influencé par tout un pan de la littérature de science-fiction. Enfant, j’avais découvert Soylent Green (Soleil vert, 1973) et j’en suis venu à dévorer le livre dont il est adapté : Make Room ! Make Room ! (1966) de Harry Harrison, qui s’avère encore plus déprimant que le film. Le roman développe une conception très noire de notre futur, sur base d’un important travail de recherche, et est beaucoup plus réaliste que l’œuvre de Richard Fleischer. J’y ai chipé quelques idées pour Hardware.
 

 
Un autre livre m’a énormément influencé : Damnation Alley (1967) de Roger Zelazny, qui est une des œuvres les plus pillées de tous les temps. Ce roman est court et facile à lire ; je ne comprends pas pourquoi il n’a jamais été correctement adapté… C’est l’histoire des derniers Hells Angels d’Amérique. Au début du récit, le personnage principal, Hell Tanner, est arrêté par la police et on lui donne le choix d’être exécuté sur le champ ou conduit à New York afin d’y mener une mission pour le gouvernement. C’est clairement là que John Carpenter a puisé le prologue d’Escape from New York (New York 1997, 1981).

On peut reconnaître des bribes de Damnation Alley dans pléthore d’œuvres. À travers les années, Roger Zelazny a été pillé par des tas d’artistes. Par exemple, l’univers de Judge Dredd doit beaucoup au territoire dévasté (héritage d’une guerre nucléaire) dépeint par Zelazny. Les premières années du comic, publiées dans la revue 2000 A.D., ont tout volé à Damnation Alley (les mégacités, des personnages quasi identiques – Spikes Harvey Rotten rappelle beaucoup Hell Tanner -, etc.). Il faut avouer que Damnation Alley est un sacré roman.
 

 
C’était un peu un rêve de fan, d’engager Iggy Pop et Lemmy de Motörhead pour y tenir des seconds rôles ?
D’une certaine façon, oui, même s’ils apparaissent à l’écran entourés d’autres personnes. Ça s’est décidé très vite, par un concours de circonstances. Très tôt dans la préproduction, Sinéad O’Connor s’était engagée à jouer le rôle du chauffeur de taxi (elle devait avoir le crâne entièrement rasé), mais n’a finalement pas pu se libérer. Nous l’avons appris en dernière minute, deux jours avant le tournage… Lemmy a accepté de la remplacer en échange d’une bouteille de Jack Daniel’s. (Il éclate de rire)

Vraiment ?
Oui, ça s’est fait ainsi. Il avait même bu toute la bouteille avant le tournage, car il était plutôt déglingué quand il a débarqué sur le plateau. (Rires) C’était spécial de bosser avec lui. Même s’il n’y faisait qu’un petit caméo, je me souviens que Lemmy était surtout excité parce que son personnage porte un flingue durant ses dialogues. Nous lui avions préparé un Magnum et son holster. Il était très heureux, mais aussi très saoul… Dans l’excitation, la première chose qu’il a faite était d’extirper le revolver de son étui, si brutalement qu’il a volé de ses mains et atterri dans la Tamise ! (Rires) Nous avions dû engager un plongeur pour sonder le fond de la rivière, mais n’avons jamais retrouvé ce flingue. La Tamise doit toujours abriter un Magnum rouillé jeté par Lemmy !

Quant à Iggy Pop, nous en avions parlé par téléphone. C’est un gars génial. À la base, John Lydon – qui a composé le thème principal de Hardware (« The Order of Death », la BO étant composée par Simon Boswell —ndr) – devait interpréter le DJ Angry Bob, mais il s’est violemment disputé avec sa maison de disques. Iggy s’est rendu disponible pour le remplacer au tout dernier moment. Sur le plateau, il improvisait beaucoup et proposait énormément de choses intéressantes. Pas une prise ne ressemblait à l’autre. Au montage, ça a été très compliqué de faire un choix. Il nous a tellement donné que j’adorerais tourner une suite de Hardware, rien que pour offrir plus de temps d’images au personnage d’Angry Bob !
 

Lemmy de Motörhead dans Hardware de Richard Stanley

Lemmy de Motörhead dans Hardware © DR

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