Un après-midi avec Jean-Pierre Mocky

Ce début 2015 va le voir récompensé d’un trophée d’honneur au prix Lumières pour l’ensemble de son œuvre. Mais il en faut plus pour changer Jean-Pierre Mocky, qui revient avec Les Compagnons de la Pomponette, un film sur l’échangisme porté par le petit-fils de Pierre Richard. L’hommage que va lui rendre l’Académie des Lumières ? Le cinéaste iconoclaste reste fidèle à lui-même : « Je préfère qu’on me donne du pognon plutôt que des prix ». Lui.fr s’est assis avec lui le temps d’un après-midi. Portrait d’un irrévérencieux.
 

Jean-Pierre Mocky Prix Lumières

© jpierre-mocky.fr

« Oui, j’ai entendu parler de cette expo Truffaut à la Cinémathèque… Je le connaissais bien, moi, le petit François. Puis on s’est fâché. Un jour, Catherine Deneuve est passée devant un cinéma qui jouait mon film Solo. Elle voulait aller à la projection. Truffaut, jaloux et fou furieux, l’a attrapée par le bras, pensant qu’elle allait se tirer avec moi ». Du Mocky pur jus. Le bal des anecdotes racontées avec l’œil malicieux du galopin qui a volé un pot de confiture. À 82 ans, l’homme tourne toujours des films… mais pas forcément sa langue dans sa bouche avant de parler. « Quand j’ai été voir Aurélie Filippetti, je lui ai dit : ‘vous êtes très jolie, je cherche une femme’. Elle m’a répondu : ‘Je peux vous présenter ma mère, elle a 60 ans’. Mais que voulez-vous que je fasse avec une bonne femme de cet âge là, moi ? Ça ne me fait pas bander ! ». La scène semble tout droit sortie d’un de ses films, le politiquement correct mis au placard et l’irrévérence portée en étendard.

« Quand j’ai été voir Aurélie Filippetti, je lui ai dit : ‘vous êtes très jolie, je cherche une femme’ ».

Le réalisateur aux allures d’artiste maudit reçoit dans ses bureaux décatis du Quai Voltaire. Les grandes fenêtres du dernier étage s’ouvrent sur la Seine, où se reflète le soleil blanc et froid de décembre. Mocky parle beaucoup d’argent pour dire qu’il en a très peu. Cet appartement, il l’aurait acheté « pour pas un rond », avec les commissions touchées en s’improvisant agent immobilier dans les années 60. La décoration est sommaire. Quelques fauteuils rococo chinés aux puces « à 30 balles », une grande table en bois et des lampes rétros aux lumières jaunes feutrées. Son chien Titi vous court dans les jambes entre deux questions. Au mur, une succession d’affiches signées René Ferracci (fidèle de Truffaut, Godard et Buñuel) ou encore Topor rappelle l’étonnante filmographie de celui qui a fait tourner Bourvil, Depardieu ou Serrault. : satires sociales (L’Étalon, Snobs), comédies douce-amère (Les saisons du plaisir), polar post-soixante-huitard (Solo). À peine assis, il attaque. Et tire à vue sur ses petits camarades de la Nouvelle Vague, lui qui n’a jamais été associé à ce mouvement : « Ils ont fait du cinéma pour se taper des gonzesses, ils n’avaient pas des physiques faciles. Éric Rohmer, il tournait toujours avec des petites pucelles. Godard et Truffaut ont engagé des filles qu’ils voulaient baiser ». C’est carré, c’est franc, c’est du Mocky.
 

 
JEAN-PIERRE MOCKY VU PAR REVUE VERSUS
« Que de qualificatifs n’a-t-il pas récolté dans la presse tout au long de sa carrière : Mocky le franc-tireur, l’anar voire, ces derniers temps, le bâcleur. Il en manque un, pourtant, qui le qualifie le mieux : l’Auteur. Depuis 56 ans, il n’a cessé de nous parler de ses goûts et ses dégoûts, ses ambitions, ses prises de position (jusque dans un lit), ses combats, ses espoirs, le tout baigné dans une éternelle moquerie de la bourgeoisie, ses représentants et ses défenseurs (flics, curés, politiciens). Et la bonne nouvelle, c’est que c’est loin d’être fini. »

Jean-Charles Lemeunier, blog.revueversus.com.

S’il est connu pour son caractère impétueux, ses coups de gueule sur les plateaux télé et ses accès de colère sur les tournages, Mocky n’en reste pas moins un monument du cinéma (plus de 2 millions d’entrée pour Un drôle de paroissien et La grande lessive). N’en déplaise à ses contempteurs. Assistant de Fellini et Visconti à ses débuts, puis jeune premier dans quelques films italiens, il mène la dolce vita entre jolies filles et belles voitures sous le soleil romain. Il en retient des informations essentielles à tout amateur de voitures : « Le problème avec les filles dans les années 50/60, c’est qu’on ne pouvait pas les ramener à l’hôtel ou chez les parents sans être mariés. Alors il fallait les baiser dans les voitures. Tous les jeunes Italiens se sont achetés les Fiat 500 pour pouvoir tirer un coup. »

De retour en France, il écrit son premier film La Tête contre les murs, réalisé par Georges Franju en 1959. « Il y a des jours où je devais tenir la caméra car Franju était ivre mort ». Depuis, il ne l’a plus jamais posée. Avec plus de 70 films au compteur, celui que Louis Jouvet appelait « l’aventurier » continue de rouler à toute berzingue sur les rails des travellings. « En moyenne, deux, trois films par an. Et plus si on compte ceux que je réalise pour la télévision », confie-t-il entre deux bouffées de cigarette. Un film chasse l’autre, sans qu’on ait eu le temps de voir le précédent, tant la sortie est confidentielle. Son film Calomnies « a été boycotté par la presse », s’énerve-t-il avant d’appuyer : « Dès qu’on parle de magouilles politiques, ça passe nulle part. C’est un scandale ».
 

Jean-Pierre Mocky en tournage

© jpierre-mocky.fr

Et Dieu sait si Mocky aime en provoquer, des scandales. Après avoir dénoncé le business de l’Église à Lourdes dans Le Miraculé, fustigé le mariage dans Un couple, attaqué les hooligans dans À mort l’arbitre, Mocky récidive. Il vient de finir Les Compagnons de la Pomponette, l’histoire de couples échangistes en banlieue parisienne, encouragé par un maire qui prône l’adultère et « un prêtre qui se tape la religieuse » tourné en 10 jours pour 80 000 euros. Un budget garanti low-cost grâce à une recette éprouvée : « Personne n’est payé », reconnaît-il. Cette comédie féroce risque de faire grincer plus d’un dentier conservateur, sans doute toujours pas remis d’avoir vu Bourvil en pilleur de troncs dans Un drôle de paroissien. Mais Mocky n’en a cure et fait sauter les digues de la vertu. Son plaisir à lui, c’est de provoquer, être un chien fou dans un jeu de quilles. Même si son public se résume désormais à quelques milliers de fans qui viennent dans sa salle de Saint-Germain, le Desperado, puisque « Les télés n’achètent plus [s]es nouveaux films et [que les] distributeurs n’en veulent pas non plus », rappelle-t-il. Avant de retrouver le sourire en se rappelant qu’il est tout de même parvenu, par le passé, à vendre deux fois le même film, Les Saisons du plaisir, à Canal Plus.

Plus que des caméos d’Hithcock, Mocky tient souvent le premier rôle dans ses films. Par narcissisme ? « Pas du tout », répond l’intéressé. Il voulait Alain Delon pour Solo, seulement « il a refusé », Robert Hossein dans Le mari de Léon et « ça n’a pas pu se faire », Michel Constantin comme tête d’affiche d’À mort l’arbitre, mais « il tournait en Algérie avec Belmondo, donc il a fallu que je le remplace au pied levé ». Heureusement, le réalisateur sait voir le bon côté des choses : « une vedette en moins, c’est aussi un gros cachet de moins. Ça fait des économies ».

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