Guillaume et Frédéric passent à table  

Guillaume Gallienne se confie à Frédéric Beigbeder

Alors que son nouveau film au côté d’Adèle Exarchopoulos, Éperdument, sort sur tous les écrans, Lui vous invite à table avec Guillaume Gallienne et Frédéric Beigbeder. À votre santé !

(Texte paru dans Lui Magazine n°4 – Décembre 2013).

Guillaume Gallienne est le petit-fils de Doris Zelensky, mannequin célèbre des années 30, qui posa notamment pour Horst P. Horst et Man Ray. Sa principale influence n’est peut-être pas sa mère mais sa grand-mère, une muse slave émolliente et excentrique, qui alluma le désir des plus grands génies de l’entre-deux-guerres… Avec cette diva dans le sang, il pouvait sans difficulté devenir la réincarnation de Sarah Bernhardt.

Le succès des Garçons et Guillaume, à table ! n’est pas une surprise pour tous ceux qui croisèrent le fils érudit et décalé de Jean-Claude et Mélitta Gallienne chez Castel à la fin des années 80. L’autre jour, je discutais avec la mémoire vivante de Saint- Germain-des-Prés (Jean-Pierre de Lucovich, surnommé le Sacripant) et je lui ai demandé si Guillaume Gallienne imitait si bien que cela sa mère dans son film. « À la perfection, ça m’a fait un choc, me rétorqua l’ancien chroniqueur de Paris Match et Vogue Hommes. En voyant son film, je me suis souvenu d’un dîner chez des amis où Mélitta était assise à côté de moi et disait « qu’est-ce qu’on se fait chier » ! La ressemblance est frappante, même physiquement. »
 

 
L’avantage des enfants de la haute bourgeoisie est qu’ils n’ont pas besoin d’inventer des personnages romanesques : ils les ont sous la main. Né à Neuilly-sur-Seine il y a quarante et un ans, Guillaume Gallienne avait du grain à moudre : un père ayant fait fortune dans le transport routier – ancien membre de l’équipe de France de bobsleigh, mais aussi du polo de Bagatelle, du Traveller’s Club et de l’Automobile Club–, deux grands frères très soudés et sportifs, une mère flamboyante aux trois quarts russe 
(et un quart géorgienne) qui gavait des oies pour faire du foie gras dans un manoir à côté de Sarlat… Il aurait pu finir romancier français mais a préféré la Comédie Française : c’est pareil mais à l’oral.

Rien d’étonnant à ce qu’il ait choisi de dîner au Daru, le restaurant russe situé en face de la cathédrale orthodoxe Saint-Alexandre-Nevsky, dans le VIII° arrondissement de Paris. Ce choix me facilite la tâche : je rappelle que rouler sous la table est ma méthode d’interview favorite. Comme s’il avait lu dans mes pensées, le maître d’hôtel nous propose différentes marques de vodka : Imperia, Beluga, Belvedere, Etalon…

Guillaume Gallienne. La vodka Etalon nous ira très bien !

Frédéric Beigbeder. Surtout à toi !
G.G. Je ne peux pas boire sans manger. Il me faut mes cornichons malossol.

Le garçon remplit nos verres. Je lève mon shot de vodka Etalon en m’écriant : « Nasdarovié ! »

G.G. Zazdarovié ! Nasdarovié, c’est polonais, on ne déconne pas avec ces choses-là.

Guillaume Gallienne interviewé par Frédéric Beigbeder.

Guillaume Gallienne et le Directeur de la rédaction de Lui. © Jocelyn Bain Hogg / VII pour Lui Magazine

F.B. Ah ! merde ! Je trinque en polonais avec les Russes depuis vingt ans ! Bon ben, davaï, alors ! Guillaume, l’heure est grave : depuis deux ans, tu nous as fait une pièce de théâtre puis un film (Les Garçons et Guillaume, à table !) pour faire ton outing hétéro, et maintenant tu interprètes
 le rôle de Pierre Bergé dans Yves Saint Laurent ! Tu es au courant qu’après ça tout est à recommencer à zéro ?
Oui, et en plus, après, je joue Lucrèce Borgia !

Exact. Tu enfileras la robe de la vilaine reine empoisonneuse de Victor Hugo sur la scène de la Comédie-Française dès ce printemps. Non mais, ça va pas la tête ? C’était bien la peine de faire tout ce boulot de « coming in » si c’est pour jouer les homos et les travelos juste après !
Ma vie est faite comme ça… mais je n’ai jamais dit que je n’étais pas gay. J’ai dit que je ne suis pas une fille et il se trouve qu’amoureusement ma vie est hétéro. Mais à aucun moment je n’ai dit que je n’étais pas gay.

Un coming out hétéro

Tu fais comme George Clooney : quand on lui demande s’il est homo, il dit qu’il refuse de dire qu’il ne l’est pas, par respect pour la communauté gay.
Elle est très bien, la réponse de Clooney ; il a entièrement raison, mais moi je ne dis pas ça du tout. Il se trouve que l’amour a fait que la femme l’a remporté sur moi et, du coup, je suis un hétéro. Si Jeremy m’avait aimé…

Attends, Jeremy, le garçon du film, il existe ?
Bien sûr ! Dans la vraie vie, il s’appelle autrement mais s’il avait bien voulu…

Tu ne te serais pas jeté dans la piscine en écoutant « Don’t Leave Me Now » de Supertramp !
Surtout que c’est le frère du chanteur de Supertramp. On aurait peut-être écouté Supertramp au lit…

Oh, my God. T’étais amoureux du frère de Roger Hodgson ?
Demi-frère. Quand je suis arrivé en Angleterre, je suis devenu ami avec Jeremy parce que c’était de loin le plus beau de tout le collège, et en plus il s’est trouvé que c’était aussi le plus sympa. Lui, il chantait tout le temps « Breakfast in America » mais moi je lui chantais « Don’t Leave Me Now », qui n’a pas du tout marché en Angleterre. Pour avoir la chanson dans mon film, ça a été très compliqué. Rick Davies et Universal ont dit oui mais Roger Hodgson a dit non. Du coup, quand j’étais au montage, j’ai demandé à Jeremy d’intercéder auprès de son frère… et là c’est devenu très gênant. L’agent de Roger Hodgson m’a envoyé un mail de Los Angeles demandant à voir l’extrait du film.

Oops ! L’extrait où l’on voit que tu étais amoureux de son frère ! Il n’était pas au courant, Jeremy ?
Non ! Je ne lui avais jamais rien dit ! Et donc j’ai été obligé d’appeler Jeremy et de lui expliquer : « By the way Jeremy, in my film, well, you know, when you are a teenager, you’ve got mixed feelings, and it’s true that your character symbolises that kind of moment of uncertainty… » Et Jeremy, il a été d’une élégance magnifique comme toujours ; il a juste dépassé le truc en me disant : « What is your film really about ? »

Hahaha !
Donc je lui ai raconté toute l’histoire. Et il m’a aidé à obtenir les droits de la chanson de son frère.

Ça prouve bien qu’au cinéma il ne faut jamais rien lâcher. Sans cette mélodie précise, tu n’obtenais pas la même émotion dans cette scène, qui est la plus bouleversante de ton film. À côté, la séquence dans le club gay à Paris est un peu caricaturale, non ?
Franchement, j’ai adouci les choses par rapport à mon souvenir. La première fois que je suis allé dans une boîte gay, c’était au Boy, j’avais 16 ans et c’était ha-llu-ci-nant. Il y avait des Blacks sublimes qui dansaient le voguing sur « Carmina Burana » version électro. Je me souviens d’un mec qui faisait le grand écart sur scène en tirant la langue. C’était la chute de Babylone ! Malheureusement, je n’ai pas pu avoir ce morceau-là dans mon film… Tu as raison, il faut être obstiné.

« En tant que femme, dans mes fantasmes, je peux me taper une caserne entière… »

Tu as dû beaucoup couper de choses au montage parce que ton film est très court (une heure vingt-cinq).
Oui, j’ai coupé tout ce qui concernait mon apprentissage du métier d’acteur : une scène de casting, où l’on m’a pris pour un Beur, et une autre, où j’ai appris à poser ma voix avec une phoniatre, qui étaient dans la pièce et que j’ai tournées. Elles faisaient un peu trop sketch et puis, dès le début, on me voit sur scène, donc on comprend que je vais faire du théâtre.

Je commande du caviar osciètre parce que c’est le magazine qui paie l’addition. Oui, je sais, c’est scandaleux, mais à quoi servirait-il d’être le directeur si l’on n’en profitait pas un peu de temps en temps ? Le jour où ce journal marchera moins bien, mes invités mangeront des œufs de lump.

Revenons à Yves Saint Laurent, où tu roules de gros palots à Pierre Niney, ton collègue de la Comédie- Française.
Oui. C’est moi l’actif. J’ai demandé à Jalil Lespert (le réalisateur) :  » Lequel est l’actif dans le couple ? «  Il m’a répondu : « Je pense que c’est Pierre Bergé. » Tu sais que j’ai perdu cinq kilos pendant le tournage, ça m’a consumé.

C’est si fatigant que ça d’interpréter Pierre Bergé ?
Vivre vingt ans d’amour en deux mois, c’est épuisant.

Qu’est-ce qui t’a le plus ému dans cette histoire ?
Le deuil. Et j’étais l’homme de l’ombre, en creux, sans accessoires sur lesquels m’appuyer.
 

 
Mais dans Les Garçons et Guillaume aussi, tu es le premier rôle. Là aussi, tu as dû faire beaucoup moins d’effets qu’au théâtre. C’est une prise de risque très grande, cette aventure. Tu t’es exposé de manière intime. Pourquoi n’avoir interprété que ta mère et toi-même alors que sur scène tu jouais tous les personnages ? Tu aurais pu aller plus loin, faire comme Alec Guinness dans Noblesse oblige
Là, tu me parles d’efficacité comique mais à aucun moment je n’ai pensé mon film comme ça. J’ai arrêté de jouer le spectacle parce que j’avais l’impression qu’au bout d’un moment la performance prenait le dessus sur l’histoire. Et moi, ça me rendait dingue.

Tu n’as jamais été tenté de montrer aux acteurs comment tu jouais au théâtre ?
Non, parce que je déteste qu’on me le fasse.

Polanski fait parfois ça. Comme il a été acteur, il montre aux acteurs comment jouer.
Non, je ne voulais pas que les comédiens m’imitent.

De la femme à l’homme à la femme à l’homme

Ton film est très influencé par deux personnes qu’on a assez peu citées, je trouve, au moment de sa sortie : Sacha Guitry et Philippe Caubère. Guitry pour le jeu entre voix off et voix in, Caubère pour l’autobiographie sur scène.
Guitry, tu as entièrement raison. Dans la première version du scénario, j’avais mis un album photos qui se dépliait avec les images qui s’animaient, comme dans Si Versailles m’était conté… Caubère, j’ai adoré La Danse du diable mais je ne crois pas qu’il m’ait influencé.

Tu as incarné Oblomov au Théâtre du Vieux- Colombier mais en fait tu es un escroc. Car Oblomov est oisif alors que toi tu es le contraire : tu fais du théâtre, du cinéma, tu lis des textes sur France Inter, tu accompagnes ton fils à l’école le matin, tu ne te reposes donc jamais ?! Tu as arrêté la télé mais tu travailles sans arrêt. Tu es plus proche de l’ouvrier Stakhanov que d’Oblomov.
Je suis un Oblomov latent.

L’Oblomov en toi est plus refoulé que l’homosexuel.
Parfois, le matin, j’ai envie de tout annuler… Tu sais, je montre beaucoup plus de moi dans le rôle de Pierre Bergé et dans le rôle de ma mère que dans mon propre rôle. En tant que femme, dans mes fantasmes, je peux me taper une caserne entière.

Les gens qui sont étonnés que tu aies joué une femme sont des gens qui n’ont pas vu Les Bonus de Guillaume sur Canal +. Tu étais constamment travesti en actrice ringarde, en attachée de presse, en directrice de casting, en prof de chant, en maquilleuse.
Déjà en 2004, dans Gengis parmi les Pygmées de Motton, j’étais une femme à barbe. Je ne fais pas de distinguo. Comme quand je regarde un homme, je vois tout. Tu as une part féminine que j’adore ; ta façon de plier ton poignet en arrière…

Je ne te ressers plus de vodka, ou cet entretien va déraper.
Les quatre personnages les plus bienveillants de mon film sont des hommes virils (par exemple, le fils d’agriculteur qui me sauve au pensionnat, le prof d’équitation…). La bite est au centre chez ces mecs-là.

Une bite bien centrée, c’est important.
Quand tu sens que tout ça est centré, ça fait un bien fou.

Ton père et tes frères ne sont pas très bien traités dans le film.
Tu trouves que je suis dur avec mes frangins ?

Disons que tu ne les rachètes pas autant que ta mère.
C’était compliqué à l’époque. C’étaient des ados… Le jour de la première, une dame m’a demandé pourquoi je n’avais pas écrit sur mon père et j’ai répondu : « Parce que ce ne serait pas drôle. »

Paix à son âme, Jean-Claude Gallienne nous a quittés en 2009.

Père et mère, Guillaume et ses parents

Je n’ai pas écrit cette histoire pour raconter ma vie. Ça, je l’ai fait chez mes psys ! Je déroule un fil mais je ne raconte pas les fois où je me suis tapé des mecs, plein de fois, j’ai tout fait ! Mon père était un pervers tyrannique et en même temps un homme merveilleux. Mon père, je lui
ai pardonné quand j’avais 27 ans grâce à mon psy. Il a passé mon enfance à me dire « ils sont beaux tes frères » et à eux il disait « y en a un seul qui a de la volonté, c’est Guillaume ». Il divisait pour mieux régner. Et ce compliment sur la volonté, à moi, il le ressortait autrement : « Tu devrais faire de la politique : t’es encore plus pute que ton grand-père et moi réunis. » C’est une génération différente…

C’est l’autre sujet de ton film. C’est un film sur la bourgeoisie.
Ça, c’est vrai. Carrément ! C’est bizarre, il n’y a pas beaucoup de films là-dessus alors que c’est un milieu très cinématographique. On a le sens de l’ellipse chez les grands bourgeois. On claque des doigts et on change de décor !

Je pensais que, par sens de l’ellipse, tu voulais dire qu’on ne se disait pas les choses en face… à part chez le psychanalyste.
Understatement.

Ton père était un ami de la bande de Castel.
Oui, il a fait le « bal des dégoûtantes » avec Robert Hirsch, il faisait le cap Horn tous les ans…

Ton deuxième film sera sur lui ?
Non, c’est sur une femme qui est née en milieu rural, dont les parents vivaient les volets clos et ne voyaient personne. Et elle voulait devenir comédienne à Paris…

Et c’est toi qui vas jouer le rôle ?
(Rires.) Non, pour une fois, non ! Tu sais que c’est très agréable d’être interviewé par toi.

(Rires.) Il est bourré, attention !
Je suis en promo depuis le mois de mai et personne ne m’a posé ces questions. Tu as remarqué qu’à un moment, dans le film, je retire ma ceinture quand je parle à mon père. Tu n’as jamais reçu de coups de ceinture, toi ?

Non…
Moi, mon père nous prévenait : « Dans quinze minutes, vous allez recevoir des coups de ceinture. »

Moment de malaise, je remplis nos verres en silence, que faire d’autre en pareille  situation ?

G.G. Je me souviens de toi lançant des homards sur Édouard Baer chez Castel. Et je te voyais avec ma cousine Alicia au rallye Schlumberger…

F.B. Oh ! merde ! il sort les dossiers ! Ma dernière question est la plus importante : la scène du lavement avec Diane Kruger est-elle simulée?
À peine. Tu sais qu’elle n’a eu aucun problème pour m’enfoncer le truc ; bon, certes, pas dans l’anus mais à la limite. Diane a débarqué à cinq heures du matin, on lui a dit « on vous paie combien ? », elle a dit « pas la peine », donc mes producteurs lui ont offert un sac Hermès et elle a pris en main le tuyau et a pratiqué sur moi une sodomie très en haut des cuisses de façon très crédible. Elle m’a tapé dessus en criant : « Oh ! vous ! les Français ! » Elle était super drôle !

Elle est géniale, cette séquence. Je suis sûr que tout le monde va lui demander de pratiquer des lavements, maintenant.
Elle est divine quand elle se lave les mains avant. Je ne lui avais même pas demandé !

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