PIFFF 2015, le cinéma à la folie

Maintenant, Avoriaz s’appelle le PIFFF

Drivé par Mad Movies et l’indispensable Cyril Despontin (le brigand derrière l’événement lyonnais Hallucinations Collectives), le PIFFF s’apprête à frapper à la porte – il aura lieu du 17 au 22 novembre 2015 – et à prendre une dimension inédite en déménageant au Grand Rex. (Re)connu pour la qualité de sa programmation, le festival en sera déjà à sa 5ème édition.

Pour célébrer dignement ce rendez-vous qui en fera trembler plus d’un (et d’une si vous voulez amener une connaissance qui ne craint pas les frissons), Lui a fait parler Fausto Fasulo, le rédacteur-en-chef de Mad Movies, l’incontournable rendez-vous, depuis plus de 30 ans, de tous les passionnés de cinéma fantastique.

Nous avons pour cela fait appel au redoutable Alan Deprez, collaborateur occasionnel de Lui online comme de Mad, afin de faire le point sur le « ciné fantastique » et éclaircir les dernières péripéties du genre comme de son titre de référence. Équipé en tout et pour tout d’une lampe torche aux piles vieillissantes (et d’un paquet de bubble-gums, hélas presque vide), le passionné d’Elvis Presley, de films coquins et de curiosités en tous genres a fait parler le Parrain du gore, du bizarre, du manga et des marges.
 

© J-B H.

Fausto Fasulo, rédacteur-en-chef de Mad Movies, © J-B H.

Lui. D’où vient cette passion pour le cinéma « des marges » ?
Fausto Fasulo. Qu’est-ce que le cinéma « des marges » ? Il y a beaucoup de choses autrefois contre-culturelles qui sont aujourd’hui parfaitement admises et digérées par la culture dite mainstream. C’est une logique d’assimilation. Par contre, si tu veux parler de mon inclinaison naturelle pour les genres communément jugés « à la marge », je te répondrai que ce n’est pas simple de prendre du recul là-dessus, tellement cela m’est naturel. Depuis tout gosse, j’ai toujours bloqué sur le « monstrueux », dans le sens où, personnellement, je le trouvais « beau ». Ce n’est donc pas une réflexion de laquelle je tire une posture : je ne hiérarchise pas ce que j’aime dans le sens où mes affinités sont totalement décloisonnées et spontanées.

« Il y a beaucoup de choses autrefois contre-culturelles qui sont aujourd’hui parfaitement admises et digérées par la culture dite mainstream. »

Et l’origine de ton attirance pour l’Asie ?
Je peux parler de mon attirance pour le Japon d’une manière plus précise. J’ai eu la chance de m’y rendre de nombreuses fois. Si je devais remonter à la source de cette attirance, je dirais qu’elle est commune à beaucoup de gens de ma génération nés au début des années 1980. En gros, on a été exposés très tôt à la culture populaire nippone : dessins animés, jeux vidéo et mangas. Et je pense que cette esthétique — très puissante et très différente des produits occidentaux — a vraiment déclenché des choses, d’un point de vue passionnel. Imagine : tout ça était tellement sexué et violent, souvent amoral… Si tu découvres cela à 7 ou 8 ans — toute cette chair exp(l)osée —, tu pètes un plomb ! Vraiment. Il y a quelque chose qui participe à l’hystérie, quand tu es exposé à tout ça si jeune.
 

La Nuit Japanimation le 21 novembre 2015 au PIFFF par pifff

Chez moi, cela a donc eu un impact colossal : j’ai compris que la culture pop japonaise recelait exactement ce que je cherchais en termes d’adrénaline visuelle. Là, je ne parle que d’anime et de mangas, car à cette époque (la fin des années 80/début des années 90), je ne connaissais presque rien du cinéma japonais, que j’allais découvrir un peu plus tard. Là aussi, j’ai ressenti un nouveau choc esthétique, intrinsèquement lié au précédent, car le cinéma et le manga sont organiquement liés au Japon.

Et en la matière, tu nous conseilles quoi ?
Si je devais citer mes premières claques graphiques « asiatiques »… J’évoquerais Video Girl Ai (Masakazu Katsura, 1990-1993), Crying Freeman (Kazuo Koike & Ryôichi Ikegami, 1987-1988) et Hokuto no Ken (Buronson & Tetsuo Hara, 1983-1988) (mieux connu sous le nom de Ken le Survivant-ndr) pour le manga, ainsi qu’Akira (Katsuhiro Ôtomo, 1988) (qui figure également dans notre liste à nous des films à voir avant de mourir, ndlr), Venus Wars (Venus Senki, Yoshikazu Yasuhiko, 1989) et Urotsukidôji (Chôjin densetsu Urotsukidôji, Hideki Takayama, 1989) dans le domaine de l’anime.

virgin psychics Paris International Film Festival

The Virgin Psychics, de Sono Sion, projeté au PIFFF 2015. © GAGA

Pour l’anecdote, j’ai un souvenir particulièrement ému de ce dernier, que j’ai regardé en quasi intégralité au Virgin Megastore des Champs-Élysées (R.I.P…) sur une borne de démonstration. C’était, si je me souviens bien, le LaserDisc anglais de chez Manga Video qui tournait et je ne sais pas si le responsable du rayon savait ce qu’il passait à ses clients. Ou alors, s’il savait TOTALEMENT ce qu’il passait. Bon, je t’ai parlé de mon goût pour le Japon sous un angle exclusivement « otaku » ; c’est totalement restrictif – et peut-être un peu caricatural -, mais ce fut mon point d’entrée culturel originel. Aujourd’hui, il y a bien d’autres choses qui m’intéressent dans ce pays et qui nourrissent ma réflexion.

Le mangaka Suehiro Maruo n’est peut-être pas connu des lecteurs de Lui – son œuvre reste encore un plaisir pour initiés -, mais le mélange qu’il orchestre entre Éros (érotisme, nudité, romantisme décalé…) et Thanatos (sens du macabre, atmosphères mortifères…) ne devrait pas les laisser de marbre. Selon toi, est-il possible de l’adapter ? Et quelle en serait ton adaptation rêvée ?
Je pense que c’est impossible d’adapter Maruo et finalement, c’est tant mieux : le raffinement de son style et la transgression de son univers ne peuvent être dupliqués sur un autre médium. De plus, lire Maruo tient de la pure contemplation dont on peut soi-même gérer le temps : ce rapport intime au rythme de lecture serait différent avec le montage cinéma, qui impose sa propre musique.

Évidemment, quand on est cinéphile et, en plus, lecteur de bédé nippone, on fantasme souvent sur ce que serait une adaptation cinéma idéale. Mais il faut parfois se rendre à l’évidence : tout n’est pas transposable de la case à l’écran. Donc, si je veux me faire un shot d’éro guro (genre alliant l’érotisme à des éléments grotesques ou macabres, qui serait né sous la plume de l’écrivain Edogawa Rampo-ndr) sur pellicule, je regarde certains films de Teruo Ishii (auteur de L’enfer des tortures, The Blind Woman’s Curse, Female Yakuza Tale…-ndr) ou des romans pornos un peu corsés, et c’est plié, j’ai ma dose.

Présent et futur du cinéma de genre

Quels grands courants ou orientations ont récemment marqué les œuvres de genre ?
Le film de super-héros et le « found footage » (genre de cinéma qui repose exclusivement sur des vidéos soi-disant trouvées et livrées telles quelles, comme dans Le Projet Blair Witch ou Paranormal Activity, ndlr). Je crois qu’on tient là les deux tendances les plus éloquentes du cinéma fantastique d’aujourd’hui, non ? Alors, même si l’un et l’autre me tapent un peu sur le système du fait de leur surexposition et de l’uniformisation créative qu’elles imposent, je ne jetterais pas le bébé avec l’eau du bain… Sur une année, je trouve toujours au moins un — voire deux — film(s) de super-héros qui m’enthousiasment et, parfois, la moitié d’un « found footage ».

Par exemple, je suis très curieux et excité à l’idée de découvrir le Suicide Squad de David Ayer (prévu pour l’été 2016). Je pense qu’il en ressortira peut-être quelque chose d’assez bizarre et dépressif, à l’image du Watchmen (2009) de Zack Snyder, qui n’est pas un grand film de super-héros, mais un grand film tout court.

À terme, vers quoi la production de genre devrait-elle évoluer ? Et que pourrait-on lui souhaiter de mieux ?
Ouah, sacrée question… Vers quoi le genre doit-il évoluer ? Ou plutôt, vers quoi ne doit-il pas se diriger ? J’aimerais surtout que le fantastique reste ce genre « poil à gratter ». Qu’il se permette des choses que l’on ne retrouve pas ailleurs. Qu’il bouscule et fasse mal. Qu’il choque et sorte un peu de l’ornière réactionnaire/ conservatrice dans laquelle il est tombé aujourd’hui.

« J’aimerais surtout que le fantastique reste ce genre qui bouscule et fait mal. »

Ces dernières années, quels sont les cinéastes qui ont émergé et apporté quelque chose de différent ou singulier au cinéma qui nous est cher ?
En vrac, je pense à Rob Zombie, Ti West, Eli Roth, Pascal Laugier et Sono Sion. Mais merde, quand j’y pense, tous ces gens font quand même du cinéma depuis pas mal d’années, maintenant ! Alors, citons aussi de « vrais » contemporains : Gareth Evans, Peter Strickland, Ben Wheatley, Jeremy Saulnier, Hitoshi Matsumoto et Bruno Forzani & Hélène Cattet.

Les mutations de la presse spécialisée

Alors que le genre est un peu moribond et a du mal à se frayer un chemin vers les salles obscures — souvent relégué qu’il est au marché DTV, quand il ne subit pas les coups de la censure —, quelles pistes pourrait-on esquisser pour que la production regagne en qualité et diversité et qu’elle retrouve un grand succès public ?
Je ne sais pas si on peut vraiment parler de « censure »… Il y a pas mal de fantasmes et d’extrapolations autour de cette notion, non ? Quant au fait que des films sortent uniquement en vidéo, pour certains d’entre eux ce n’est pas un mal que d’épargner leur médiocrité à des gens qui vont raquer pour un ticket de cinéma ; mais pour d’autres, c’est vraiment dommage. Je pense que le film aurait totalement fait un flop en salles, mais j’aurais adoré que le Lords of Salem (2012) de Rob Zombie puisse vivre sur grand écran en France. Je le tiens comme l’un des plus grands films fantastiques de ces dix dernières années.

Lords of Salem Rob Zombie

Lords of Salem, de Rob Zombie © Alliance Films

Enfin, je crois en cette logique très basique de cycles. Il y a de petites et de grandes années de fantastique. Ça fait quelques temps qu’on est dans le creux de la vague, mais ce n’est tout de même pas du niveau catastrophique des années 90. J’arrive encore à dénicher quelques grands films sur une année de visionnage. De visionnage intensif, certes, mais j’y arrive.

Pour répondre plus concrètement à ta question, je dirais qu’il faut savoir être patient et donner un peu plus leur chance à des sujets originaux qui ne sont ni des remakes, ni des suites, ni des adaptations. Un exemple récent : It Follows (David Robert Mitchell, 2014). Cela dit, cette réflexion relève de l’appréciation purement artistique, car d’un point de vue économique, je ne suis pas sûr qu’avec ce genre de films, on casse la baraque au box-office… C’est même le contraire, en fait.

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