Terreur ibère : dans les arcanes du cinéma bis espagnol

Deuxième épisode de La Casa d’Alan Deprez, notre rubrique mensuelle consacrée au cinéma bis sous toutes ses formes ! Aujourd’hui, le film fantastique espagnol à travers 3 chefs-d’œuvre seventies…

L’Espagne est une terre de légendes et de superstitions (sorcellerie, magie blanche et noire, légendes orales, …), offrant donc un terreau fertile pour le fantastique. Mais ces prédispositions naturelles pour le genre ont tardé à se concrétiser sous une forme littéraire ou cinématographique, inhibées qu’elles étaient par une forme très répressive du catholicisme – la religion archi-dominante du pays – en vigueur depuis le XV° siècle et accusant plus tard le coup de la censure opérée par le général Franco (le régime effectuait une pré-censure sur base du scénario et exigeait parfois des coupes, le film terminé).

Les cinéastes espagnols ont dû ruser pour s’adonner au fantastique, considéré comme transgressif.

Dans ces conditions, les cinéastes ont dû ruser pour s’adonner au fantastique, jugé transgressif, et faire entendre leur voix dissonante dans un climat plus propice aux éloges du pouvoir en place. (On trouvera de plus amples informations sur ce sujet dans le livret Le cinéma de terreur espagnol rédigé par le spécialiste Alain Petit, accompagnant le DVD du Bossu de la morgue-ndr). Le film qui a véritablement ouvert la boîte de Pandore et permis l’avènement de l’épouvante ibérique est sans conteste L’horrible Docteur Orlof (Gritos en la noche, 1962) du trublion Jess Franco, une œuvre à la noirceur sépulcrale et portée par l’excellent Howard Vernon, qui deviendra vite l’acteur fétiche du réalisateur.
 
Le Cinéma de Terreur espagnol
La porte est entrouverte et, si certains s’y faufilent, la déferlante aura surtout lieu dans les années 70 (jusqu’en 1976) avec des productions décomplexées dans leur approche de l’horreur, à mi-chemin entre le gothique transalpin et l’épouvante british. Pour définitivement vous convaincre de l’intérêt de ces films, l’auteur de ces lignes a requis la présence d’un des plus grands gardiens du temple bis et l’une des figures les plus respectées du milieu : Didier Lefèvre, fanéditeur du réputé Médusa fanzine (dont le 26ème numéro sortira en janvier 2015 – consultez régulièrement le blog du fanzine pour en savoir plus).

« Je suis né un 12 mai – comme Jess Franco (il n’y a pas de secret !-ndr) – et suis tombé très jeune dans la marmite bouillonnante du Bis. J’ai tout d’abord fréquenté les salles de quartier, avant de vivre de plein fouet l’apparition, l’essor et le déclin des vidéo-clubs, auxquels j’ai voué un véritable culte. En 1989, j’ai fondé Médusa avec l’aide d’un ami : un fanzine de fantastique qui, au fil des années, s’attardera de plus en plus sur le cinéma bis. Depuis, Médusa a bien grandi… Pour être plus précis, dès le lycée, j’avais déjà créé des fanzines, sous la forme de feuilles de choux ronéotypées, où je faisais étalage de mon humour et de ma cinéphilie, puis des volumes débordant de passion naïve pour le 7ème Art et les séries. »
 
Didier-Lefevre-fondateur-du-Medusa-fanzine
 
Deux succès commerciaux – depuis passés au rang de classiques – inciteront les producteurs à profiter de cette manne financière inattendue : La résidence (La residencia, Narciso Ibáñez Serrador, 1969) et La furie des vampires (La noche de Walpurgis, Leon Klimovsky, 1971), ouvrant la voie à de nombreux artisans du Bis : « Moins illustre que le fantastique anglo-saxon ou italien, le fantastique espagnol n’en est pas pour autant moins intéressant. Riche quantitativement et qualitativement, il reste à découvrir dans sa majeure partie, tout comme le cinoche bis espagnol des 70’s dans sa globalité, d’ailleurs. »

Ce grand gaillard de Didier Lefèvre a vu juste et c’est d’ailleurs cette ère faste que les passionnés d’Artus Films nous font revivre par l’entremise de trois œuvres essentielles, inaugurant la collection Ciné de Terror : Les vampires du Dr. Dracula (La marca del Hombre-lobo, 1968), La mariée sanglante (La novia ensangrentada, 1972) et Le bossu de la morgue (El jorobado de la Morgue, 1973).

Vampires, mais pas trop : Les vampires du Dr. Dracula

13 fois dans sa vie, Paul Naschy souffrira de la malédiction du loup-garou.

Les vampires du Dr. Dracula, du méconnu Enrique López Eguiluz (Agonizando en el crimen, El Santo contre les tueurs de la mafia), peut compter sur l’aura d’un véritable monstre sacré du fantastique, le regretté Paul Naschy (Jacinto Molina), qui y reprenait pour la deuxième fois – après Las noches del Hombre Lobo (Nights of the Werewolf, 1968) (beaucoup mettent en doute l’existence-même de ce film, qui serait le fruit de la mythomanie de Naschy-ndr) – le rôle qui a fait sa renommée : le lycanthrope Waldemar Daninsky. Une incarnation marquante, tellement indissociable de son interprète qu’il en revêtira la défroque à 13 reprises, de Dracula contre Frankenstein (Los monstruos del terror, 1970) au dispensable Tomb of the Werewolf (2004) – usiné par Fred Olen Ray (un des principaux apôtres de la série B, voire Z) -, en passant par La furie des vampires (cité plus haut), L’empreinte de Dracula (El retorno de Walpurgis, 1973) ou encore Dans les griffes du loup-garou (La maldición de la bestia, 1975).
 
Les-vampires-du-Dr-Dracula-01
 

Comme de coutume, les meurtres se multiplient dans la région, trop hâtivement attribués à de féroces canidés.

Dans La marca del Hombre-lobo (titre original des Vampires du Dr. Dracula), le physique trapu de l’ex-culturiste Paul Naschy (sa première vocation) offre un contraste intéressant avec la fragilité de la lolita Janice von Aarenberg : la belle Dyanik Zurakowska, admirée dans El coleccionista de cadáveres (The Corpse Collectors, Santos Alcocer, 1970) et Les orgies macabres (La orgía de los muertos, José Luis Merino, 1973), puis revue dans… L’aile ou la cuisse (Claude Zidi, 1976) ! Les carrières placées sous le sceau du Bis révèlent toujours l’une ou l’autre surprise…

Cette dynamique des contraires (entre pureté et vice, délicatesse/brutalité, etc.) fait partie des fondamentaux du genre horrifique, qui n’a de cesse de revisiter ses archétypes. Une personnalité comme Naschy s’ancre pleinement dans cette démarche et est l’exact opposé de Rudolph, le jeune premier des Vampires du Dr. Dracula (le fade Manuel Manzaneque). Didier Lefèvre n’en dit pas moins : « Paul Naschy est un amoureux transi du fantastique – qu’il vénère plus que tout -, donnant parfois à ses films un caractère candide très premier degré. Et pourtant, cet amour commun des grands mythes du cinéma (comme le loup-garou, mais pas seulement !) me le fait respecter. Il m’inspire vraiment le respect. Plus à l’aise dans des compositions horrifiques, grimé en loup-garou, que dans l’interprétation pure (notamment dans les scènes d’amour, où il ne tombe que rarement le futal en tergal !), il fut – il ne faut pas l’oublier – également scénariste et metteur en scène. L’étiquette d’artisan lui sied à merveille. Un habile artisan, même ! »
 
Les-vampires-du-Dr-Dracula-Paul-Naschy
 
Le retour du loup-garou des Vampires du Dr. Dracula est précipité par les méfaits d’un couple de Gitans qui, sous l’effet de l’alcool, se met en tête de piller la crypte d’une bâtisse laissée à l’abandon et dans laquelle ils avaient trouvé refuge pour s’abriter de l’orage. Comme de coutume, les meurtres se multiplient dans la région, trop hâtivement attribués à de féroces canidés. Une battue est donc organisée et c’est lors de celle-ci que Waldemar Daninsky se fera mordre. Son sort paraît inéluctable. Le mal est en lui…
Minimaliste, la scène de transformation en loup-garou n’en est pas moins réussie et démontre l’aisance de Naschy dans ce rôle qui lui collera à la peau. Il allie animalité et sauvagerie, avec ce nécessaire soupçon de cabotinage. Sa première attaque dans la chaumière d’infortunés villageois est un modèle d’efficacité. Entre sécheresse formelle et fureur animant le corps du monstre, c’est une scène qui n’aurait pas dépareillé dans un classique de la Universal.
 
Les-vampires-du-Dr-Dracula-04
 
La blondinette Janice est quant à elle irrésistiblement attirée par Waldemar et prête à tout pour être à ses côtés. C’est bien connu : le visage du mal est souvent séduisant… Une assertion qui se vérifiera d’autant plus quand un duo de vampires sera convié sur place (ils se sont fait passer pour des savants !) afin de soi-disant guérir Waldemar. Pour notre plus grand plaisir, la prédatrice aux dents longues prend les traits de l’envoûtante Aurora de Alba (le western L’homme qui venait pour tuer, le giallo Plus venimeux que le cobra, Les orgies macabres), désirable à souhait. Raaahhh, lovely.

1 2 3

Dans la même catégorie