Les filles vues par… Martial Lenoir

Martial Lenoir rend hommage aux garçonnes

« Hey, Johnny Jane », semblent entonner ces visages à la beauté rude. Photographe de mode, portraitiste, Martial Lenoir est originaire du Pays Basque et vit à Paris. Diplômé de l’EFET en 2003, sa série La loge des rats a été récompensée au Festival européen de Nu d’Arles en 2009. L’an dernier, c’est à la Galerie Schwab Beaubourg que sa série Les reflets du désordre crée l’événement. Martial Lenoir collabore avec des magazines comme Inked, Tantalum ou encore The Forest, ainsi qu’avec les lignes de lingerie Maison close et Mise en cage. Ce mois-ci sort son livre en collaboration avec Lulu Inthesky : Les garçonnes, when men are gone.

Lui. Quand avez-vous commencé la photo ?
Martial Lenoir.
J’ai commencé en 2000, à 30 ans. Je n’avais jamais fait de photo avant, je ne m’intéressais pas du tout à ça. J’ai retrouvé l’appareil photo de mon père qui faisait de la photo quand j’étais petit. Il y avait plein de photos à la maison et des magazines qui trainaient. J’avais du temps, alors pendant un an j’ai lu des bouquins sur la photo, à l’arrache, et j’ai commencé à en faire.

Que faisiez-vous avant ?
Ce que je faisais jusqu’à il y a quelques mois encore : je bossais dans l’événementiel.

Fottitigirl

© Martial Lenoir – Fottitigirl

Quand et comment avez-vous décidé de devenir photographe professionnel ?
Après avoir découvert la photo, j’ai fait un voyage et les photos, en revenant, étaient pourries. Il fallait que j’apprenne. Alors j’ai fait une école pendant un an. L’année suivante, on m’y a engagé comme assistant pendant un an. Pour apprendre encore plus, je suis entré chez Daguerre – en tant que stagiaire d’abord – et ils m’ont pris au bout d’un an. Je continuais dans l’événementiel, mais je me suis dit « je veux faire ça ». J’ai arrêté le temps d’une année, parce que je me disais que la photo n’était pas mon milieu, je n’étais pas à l’aise avec la mode. J’ai recommencé un an plus tard à refaire de la photo dans mon coin, pour le plaisir, et je ne pensais pas que j’aurais exposé un jour.

Qu’est-ce que vous préférez photographier ?
Les gens. La matière humaine.

Vous dites avoir besoin d’une histoire pour vos photos, quelle est l’histoire derrière Les garçonnes ?
Il y en a plusieurs. Au départ, il y a un photographe qui s’appelle Herb Ritts, qui est mort en 2002 : dans une de ses photos les plus célèbres (Fred with tires, ndlr), il y a un type torse nu dans un garage qui porte deux pneus. Cette photo m’a marqué : ce mec était torse nu, beau, et il n’y avait pas d’aspect sexuel. Personne n’aurait rien dit : les hommes « ont droit » à ça. Je me suis demandé pourquoi les filles n’y aurait pas droit. Pourquoi les filles ne pourraient-elles pas se balader dans la vie torse nu sans que ça choque ?
L’idée était d’imaginer un futur proche où les filles auraient pris le pouvoir et se baladeraient torse nu sans qu’il y ait ce regard des hommes derrière. Et puis il y a le nom, Les garçonnes qui, lui, vient d’un roman de Victor Margueritte, La garçonne, dans lequel les filles créaient leur propre club où les mecs étaient interdits.

Charline et Alex

© Martial Lenoir – Charline et Alex

Des histoires que vous racontez à la lumière naturelle…
Pas exclusivement. En ce moment par exemple, je travaille à une autre série en studio, je suis obligé d’utiliser le flash. Les garçonnes était photographié en extérieur, alors bien sûr, le lieu s’y prêtait. Pour les autres séries, à chaque fois, je trouve un lieu où la lumière me plait. Pour La loge des rats, la lumière est entrée dans le décor en rendant les photos parfaites. Donc j’ai cherché l’histoire après, au fur et à mesure. En ce qui concerne Les reflets, j’avais vu une expo au musée André Jacquemart sur la peinture victorienne. Souvent, la lumière et le lieu vont m’aider à trouver une histoire.

Pourquoi avoir choisi les friches industrielles de Pantin comme décor ?
Il y a six ou sept ans j’ai arpenté tous les lieux désaffectés de Paris. Il fallait qu’ils ne soient pas tagués : le tag y aurait apporté un côté temporel, or la série est totalement atemporelle.

Dans La loge des rats ou Reflets du désordre, il y a abondance de courbes, la couleur est délicate – presque pastel – soulignant un érotisme voluptueux et désuet. Dans Les garçonnes, il y a aussi des lignes droites, des expressions dures, vous photographiez en noir et blanc comme pour accentuer le coté « brut » du désir. L’érotisme masculin est-il vraiment si « rude », ou est-ce juste l’image que l’on s’en fait ?
J’ai une idée du regard masculin sur les filles que je n’aime pas beaucoup. Avant, je pensais que je n’aurais jamais fait de Nu, soit parce que de belles choses avaient déjà été faites (entre autres par des homos, comme Herb Ritts), soit je retenais des œuvres très « cul », mais qui m’intéressaient aussi parce qu’elles étaient totalement assumées. Entre les deux, je trouvais qu’il y avait un côté un peu faux, un peu « on fait de l’esthétique pour faire fantasmer les mecs ». Personnellement, mon idéal féminin est plus tourné vers les « garçonnes », justement. J’aime particulièrement l’idée d’égalité entre les hommes et les femmes.

Mademoiselle

© Martial Lenoir – Mademoiselle

Les garçonnes peut émouvoir un peu tout le monde…
Les garçonnes est, de toutes mes séries, celle la plus tournée vers les filles. Ce sont les filles qui m’appellent pour bosser. Qui plus est, des filles de tous physiques. Un large public féminin apprécie Les garçonnes, notamment le milieu lesbien, mais pas seulement. Les filles se disent en regardant ces photos « on est fortes, et on est douces à la fois ».

Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Je suis cinéphile et fan de bande-dessinée, mes sources d’inspiration doivent inconsciemment venir de là. Et puis, ayant un goût pour les expos de peinture, on peut dire que j’ai une fascination pour Veronese, Modigliani, Schiele, Balthus, Otto Dix, mais je ne suis pas sûr que mes images s’en inspirent.

Y a-t-il des garçonnes parmi vos icônes de beauté ?
Trop de noms me viennent à l’esprit pour n’en citer qu’une. La garçonne qui m’inspire le plus aujourd’hui… c’est ma femme:  la seule à ma connaissance qui soit capable de porter avec classe une robe à grand décolleté avec des Doc Martens.

Qui ou que rêvez-vous de photographier à l’avenir ?
Comme nous l’avons fait dans Amor non bellum, j’aimerais inviter du monde à poser à poil. Des hommes politiques, des religieux de toutes confessions, des personnalités, des hommes, des femmes… Tout le monde serait détendu et à poil, comme après l’amour. Le fin du fin serait le mélange absolu.

Un conseil pour les photographes débutants ?
Ne cherchez pas à prendre des photos, mais à créer des images.
 

Retrouvez « Les Garçonnes » et l’ensemble du travail de Martial Lenoir sur son site Internet, ici.

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