Tout, tout, tout, vous saurez tout sur le dessin

Dessiner est finalement un acte fragile, que l’on peut effacer avec une simple gomme ou recouvrir d’un coup de pinceau. Pensez-vous que le graffiti s’inscrit dans cette démarche ?
Peut-être, mais cela ne me touche pas assez. J’aime bien les graffitis, de chiotte ou de prison, et les messages qu’ils peuvent délivrer. Après, dès lors qu’ils se démocratisent sur les murs, je ne les trouve plus forcément très originaux. Ce qui m’intéresse dans le dessin c’est la part intime qui est révélée, la face cachée. Je ne m’intéresse pas au dessin démonstratif.

Dessin L'Assassinat de Felix Valloton

Félix Vallotton, L’assassinat, 1893, gravure sur bois, 14,7×24,5 cm. © Galerie du marché, Lausanne courtesy Les Cahiers Dessinés.

Cette exposition d’envergure propose un vaste panorama du dessin, comme pour réaliser une sorte « d’état des lieux ». On y voit par exemple, le travail de Roland Topor, toujours évocateurs d’une belle, mais parfois inquiétante étrangeté…
C’est l’un des plus grands dessinateurs de la fin du XXe siècle. On a la chance de voir des dessins exceptionnels de Topor. Ceux là sont particulièrement beaux. C’est vrai.
 

Dessin de Roland Topor

Roland Topor, Happy End, 1977. Stylo, encre et crayon de couleur, 32,2×24 cm. © Roland Topor, ADAGP Paris 2015 / Œuvres publiées dans Thérapien, 1982, Diogenes Verlag, AG Zurich / Collection particulière / Photographie Olivier Brunet courtesy Les Cahiers Dessinés.

Ou les dessins de Victor Hugo, à la plume trempée dans de l’encre mêlée à du marc de café. Étonnant…
Ces dessins sont connus depuis une trentaine d’années, mais il est toujours très étonnant de les redécouvrir. Victor Hugo n’était pas simplement un écrivain qui dessinait. Il inventait des choses grâce cet art. Il y a des choses spirites, proto-suréalistes dans ces dessins.
 

Dessin de Victor Hugo

Victor Hugo, La Maison à la roue, plume et lavis d’encre brune, 26,3×17,3 cm. © Maison de Victor Hugo / Photographie de Roger-Viollet courtesy Les Cahiers Dessinés.

Ou encore le dessinateur Marcel Bascoulard, ce clochard céleste, mort assassiné, qui avait fait de la ville de Bourges sa véritable muse. D’ailleurs il est le seul à avoir sa photographie exposée dans cette manifestation. Pour quelle raison ?
C’est certainement l’un des artistes qui m’a le plus touché parmi ceux que j’ai découverts. Il fallait montrer que ce peintre était un clochard et donc dévoiler sa photo. On lui a consacré une large monographie dans Les Cahiers Dessinés, mais il est peu connu du grand public. Alors que son travail est bluffant. Il représentait la ville de Bourges, sans ses voitures, sans ses habitants. Ces dessins sont faits sur le vif, debout, à la plume, avec une minutie et un réalisme total. On peut penser à une toile de Rembrandt. C’est prodigieux. Cela nous fait profondément réfléchir sur ce langage qu’est le dessin.

Dessin de Marcel Bascoulard à Tours

Marcel Bascoulard, Rue des arènes, 1941. Encre, gouache et crayon de couleur, 26,5×38 cm courtesy Les Cahiers Dessinés.

Pensez-vous que nous sommes dans une époque qui va réinventer le métier de caricaturiste, de dessinateur de presse ?
C’est très difficile de répondre à cette question. Car selon moi, le dessin de presse est mort depuis longtemps. La presse en générale est molle et son dessin est trop consensuel. Je ne parle de Charlie Hebdo. Mais globalement, les dessins et leurs petites blagues qui sont utilisées dans les différents journaux n’ont plus la portée escomptée. Je ne ressens plus de beauté en les voyant comme lorsque je regarde, par exemple, les œuvres d’El Roto. Lui, c’est un véritable génie. Certainement le meilleur avec Willem. Il est extrêmement fin. Et il n’aurait jamais dessiné une caricature du prophète. Il n’aurait jamais attaqué frontalement.

El Roto les Cahiers Dessinés

El Roto, Sans titre, Les Cahiers Dessinés n° 9, avril 2014. Stylo et feutre.

Vous n’êtes donc pas d’accord avec la représentation de Mahomet ?
En 2005, lorsque ce quotidien danois a publié 12 caricatures de Mahomet, republiées l’année d’après par Charlie Hebdo au nom de la liberté d’expression, je trouvais que les dessins étaient laids et finalement mauvais. On ne peut pas attaquer frontalement le monde musulman car il n’existe pas d’images dans cette civilisation.

Depuis le XVI° siècle, nous sommes habitués au dessin anticlérical. Cela a commencé avec Lucas Cranach ou Luther, des chrétiens qui représentaient le Pape comme un étron du diable. Toute notre société a vibré avec cette critique de notre religion, que ce soit par le biais des poètes, des peintres, des écrivains, des politiques, des scientifiques. Tous nous ont permis cette expression antireligieuse. Ce qui n’est pas la même chose dans le monde musulman, car on ne tolère pas beaucoup les représentations humaines et animales. Alors, imaginez avec celle du Prophète ou de Dieu…
 
Exposition Les Cahiers Dessinés halle Saint-Pierre

Les Cahiers Dessinés, exposition à la Halle Saint-Pierre à Paris (75018).
Toutes les infos en ligne, ici.

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