Les filles vues par… Renée Jacobs

Quand Renée Jacobs découvre les Parisiennes

« Atypique » est le mot parfait pour décrire le parcours de Renée Jacobs. Avocate pendant 15 ans, elle quitte la robe en 2006 pour se lancer dans la photo artistique et se voit récompensée du Prix international de photographie, catégorie Nu artistique, deux ans plus tard. Depuis, Renée photographie les femmes… Et d’abord celles de la Ville Lumière. Son livre Renée Jacobs’ Paris, et notamment sa collection « Mes petites femmes de Paris », a retenu l’attention de Lui
 
Lui. Comment avez vous commencé ?
Renée Jacobs.
On m’a offert mon premier appareil photo lorsque j’étais au lycée. Je vivais dans la banlieue de Philadelphie et je prenais le train pour le centre-ville tous les week-ends afin de développer et imprimer dans une chambre obscure. J’ai aimé ça depuis le début, mais je ne pensais pas un jour devenir professionnelle.

Comment s’est pris le tournant ?
C’est la photo qui a décidé pour moi. Je pensais encore que j’allais continuer ma carrière d’avocate, mais c’est devenu une occupation accessoire et mes Nus ont commencé à être reconnus. Suivre cette passion était la voie de la moindre résistance.

Vue de dos

© Renée Jacobs

On dit souvent qu’avoir plusieurs métiers, voire plusieurs vies, sera de plus en plus fréquent…
C’est un modèle destiné à s’imposer. J’avais travaillé en tant que photoreporter en freelance ; j’ai mis cela de côté pour être avocate. Ensuite, j’ai mis fin à ma carrière dans le Droit. On vit une époque agitée et je ne crois pas que les gens vont continuer à vivre dans la même zone géographique, professionnelle et émotionnelle bien longtemps.

Qu’est-ce que vous préférez photographier ?
Des nus féminins. Mais j’aime aussi photographier la nourriture. La gastronomie française peut être très érotique lorsqu’elle est bien présentée. Idem pour la cuisine japonaise. Bien sûr, à chaque fois que je photographie la chevelure d’une femme au vent, je suis au septième ciel. J’aime tout particulièrement photographier dans et autour de l’eau.

une jolie fille dans l'eau

© Renée Jacobs

À une époque, vous étiez contre le Nu féminin. Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis?
J’ai compris que les photos pouvaient être centrées sur le sujet tout autant – sinon plus – que sur le photographe. Je comprenais déjà ce concept en ce qui concerne le journalisme-photo, mais il a fallu que je commence le Nu moi-même pour l’étendre à ce domaine. Il y a quelques années, j’ai interviewé Charis Wilson, l’ex-femme d’Edward Weston. Sa transformation au fil des ans dans sa manière de se percevoir à travers le travail de Weston – dont les Nus sont parmi les plus percutant de l’Histoire de la photo – fut une révélation ! Aussi détestait-elle le terme « muse » : elle y voyait un mot pour désigner l’épouse d’un photographe qui lui prépare son déjeuner alors qu’il photographie ses maitresses.

L’érotisme dans l’art peut-il, entre autres, servir un certain militantisme ?
Je suis convaincue que l’érotisme dans l’art est une forme de militantisme. Cependant, je ne suis pas sûre que ce soit mon rôle… ni d’avoir envie que ce le soit. Le Nu féminin est beaucoup une question de désir et on ne peut reprogrammer les esprits si facilement : on aime ce que l’on aime. On m’a parfois dit que mon travail était trop ou pas assez pornographique. Que ces femmes étaient trop grosses, trop maigres, pas assez « parisiennes »… je cherche des modèles qui ont quelque chose à partager, je ne veux pas les changer car elle seraient, soi-disant, trop ceci ou pas assez cela. J’estime que l’image doit être belle et puissante par elle-même.

Alors, quel est votre rôle?
Je me limite à mettre les femmes que je photographie en position de pouvoir. Si cela a un impact au-delà, c’est du bonus. Le problème de nos jours, est qu’on sature de Nus réalisés sans intelligence, sans nuances et sans prise de pouvoir.  Je photographie mes modèles avec le menton relevé, certains trouvent cela arrogant, moi je trouve ça puissant.

Le nu la nuit

© Renée Jacobs

Vous avez aussi dit qu’à une certaine époque, vous étiez une personne « très sérieuse » à cause de votre métier d’avocate et de vos reportages-photo comme Slow Burn, réalisé dans les années 80, à votre sortie de la fac’. Comment passe-t-on de cet état d’esprit à celui qui est le vôtre aujourd’hui, étant une des plus grandes photographes de Nu artistique de notre époque ?
Je crois qu’on acquiert humour, amour et appréciation des choses en vieillissant. Je suis très « vieilliste » sur le sujet. Je photographie des jeunes femmes, mais ce sont celles qui sont très intelligentes qui sont de bons sujets. Celles qui ont une « vieille âme ». Celles qui ont l’humilité de reconnaitre l’immensité de ce qu’il y a à apprendre et qui font des expériences dans le monde sans avoir peur de mettre le nez dehors. Bob Dylan chantait « I was so much older then, I’m younger than that now » (« J’étais si vieux à l’époque, je suis plus jeune aujourd’hui », ndlr)…

Il y a un grand romantisme dans vos photos, une quête du Sublime. Comme l’écrit John Wood dans la préface de Renée Jacobs’ Paris, vos images contiennent de la magie et ont un aspect « narcoleptique ». Une de vos séries s’appelle d’ailleurs « Rêves de femmes ». Est-ce le monde des rêves où vous puisez votre inspiration ?
C’est la question pour tout artiste: le mystère de la création. Je suis une romantique et je crois que la manière qu’a une femme de découvrir son propre pouvoir sexuel et intellectuel est un incroyable « voyage ». Je ne sais pas s’il s’agit du rideau entre le sommeil et les rêves, tant que les fenêtres entre le rêve et la réalité : les choses que vous percevez lorsque vous partagez l’intimité de quelqu’un – ou que vous le soupçonnez mais n’en êtes pas sûr. La tension entre le café du matin et l’excitation soudaine. Comme Douglas et Françoise Kirkland l’écrivent dans la préface de « Rêves de femmes », au fil des pages vous devenez un voyeur, vous expérimentez un plaisir coupable, un léger frisson, vous retenez un instant, dans une succession de moments interdits. Ces femmes ne sont pas accessibles, elles sont perdues dans leurs rêves. Elles ne jouent pas avec l’objectif ou avec le public, cependant la sensualité et l’intimité du moment sont palpables.

Des images oniriques

c Renée Jacobs

Qu’est ce qui vous a tant séduit de Paris au point de réaliser un livre entier sur cette ville et ses femmes ?
Un heureux hasard. Je rêvais de Paris depuis toute petite. Nous les américains — surtout les filles — baignons dans cette fantaisie depuis l’enfance. À un moment difficile de ma vie, croyant que je devais continuer ma carrière d’avocate alors que ma génération avait été remplacée par de jeunes gens fraichement sortis de la fac de droit, je suis partie à Paris. Je n’y avais pas mis les pieds depuis des années. J’ai commencé à y faire de la photo. J’ai rencontré du monde, la Ville Lumière m’a accueillie à bras ouverts. On a beaucoup écrit que les femmes deviennent elles-mêmes à Paris : Gertrude Stein, Anais Nin, Jannet Flanner, Colette, Djuna Barnes…

Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Les photographes français du XX° siècle. « Lella » d’Édouard Boubat est selon moi la photo de femme plus saisissante jamais prise : tant de désir, d’envie, de manque, de tristesse et d’intelligence, en une photo. Un visage. Un regard. Sinon j’aime beaucoup Lartigue, Kertesz, Cartier-Bresson…

Qui ou que rêvez-vous de photographier à l’avenir ?
Monica Bellucci. Mais il y a tant d’anonymes fortes et belles à photographier en ce monde que c’est un honneur de faire partie de leur destin. Ces femmes sont partout.

Un conseil pour les photographes débutants ?
Photographiez pour vous-même et pour les femmes que vous photographiez. Si vous ne faites pas cela pour les puissantes connexions qui se font avec les gens que vous photographiez, laissez tomber.

Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?
Je m’apprête à déménager dans le sud de la France. Je vais commencer un atelier de photo permanent en Provence. Les choses ont été un peu retardées, mais je suis d’autant plus déterminée à le faire depuis les attentats. Mon cœur est en France. Je travaille aussi à mon livre Renée Jacobs’ Italy. De plus, je nourris mon projet ultra érotique top secret, mais j’ignore encore quelle direction il va prendre. Vous serez les premiers informés dès que je le saurai !
 

Renée Jacobs’ Paris est édité aux éditions Galerie Vevais. Vous pouvez commander un exemplaire personnalisé et signé pour 325 € ici, ou l’acheter à son prix public de 39 € là.
Retrouvez également Renée Jacobs sur son site Internet ou son Facebook
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