Brian Calvin : « La peinture, une forme de voyage dans le temps »

Alors qu’en 2012 Raf Simons collabore avec Brian Calvin, voici que la galerie Almine Rech offre à l’artiste sa première exposition personnelle à Paris. Lui a confié à son expert en art contemporain favori, Timothée Chaillou, le soin de faire parler cette figure incontournable de l’art contemporain californien. Le peintre s’est confié avec une indéniable « cool attitude », son sens du glamour et de la mélancolie.

Brian, votre exposition actuelle chez Almine Rech s’intitule « Hours ». Le passage du temps est un aspect important dans vos œuvres, souvent symbolisé par le trajet du soleil, ou la représentation de cigarettes se consumant. Vos peintures seraient-elles des « vanités » ?
Je ne vois pas mes peintures comme des « vanités », mais c’est un point de vue intéressant… Je les envisage plutôt comme la capture d’un moment particulier. J’utilise le soleil ou la fumée d’une cigarette pour mettre en valeur la spécificité de ce moment, pour encourager mes spectateurs à s’éloigner des concepts d’histoire ou de narration.

L’art est-il nécessairement un « portrait de Dorian Gray » ?
Non, les œuvres d’art ont une extraordinaire capacité à disparaître et revenir à la vie.

Pouvez-vous nous éclairer sur la relation qui s’établit entre les attitudes et les gestes de vos personnages et ceux hérités de la culture chrétienne qui s’observent dans la peinture classique (celle de de Fra Angelico, Piero della Francesca ou Giotto, entre autres…) ?
Ces peintres ont été très importants pour moi, dans mes années d’apprentissage. Il est certain que ces gestes, ces attitudes, transmettaient autrefois un sens très précis à leurs contemporains. Mais de nos jours, leur signification est plus large, plus « flottante ». L’une des choses que je préfère dans la peinture, c’est cette forme de communication avec des artistes disparus depuis des siècles. C’est une forme de voyage dans le temps.

Brian Calvin interview

« Procession », 2015 © Brian Calvin – Courtesy of the artist and Almine Rech Gallery

Peut-on considérer vos portraits comme des natures mortes ?
Absolument. À mes yeux, la ligne qui sépare les portraits des natures mortes, ou l’art figuratif de l’abstraction, est des plus ténues.

Vos personnages sont-il oisifs, nonchalants, paresseux ?
Pas le moins du monde, mais c’est une lecture que l’on fait couramment de mon travail… D’une manière générale, je préfère éviter de représenter des émotions trop fortes : la joie, la colère, le chagrin… Pour moi ces créatures sont « au repos », entre deux pensées, deux façons de s’exprimer…

Vous avez déclaré « Je ne lutte que pour la vraisemblance ». Si l’on considère vos portraits, quels détails peuvent être envisagés comme « vraisemblables » et lesquels vus comme « transcendants » ?
La peinture est un mode de communication très artificiel et cela m’interpelle profondément. Quand je parle de vraisemblance, je me réfère à la capacité à provoquer l’empathie que peuvent avoir ces portraits, pourtant imaginaires. Au surplus, le jeu entre l’incroyable (je parle des couleurs, qui sont artificielles, de l’étrangeté du dessin), et le particulier (les reflets dans les pupilles, les dents irrégulières), maintiennent la peinture en vie. La peinture oscille entre quelque chose de très abstrait, proche du masque, et quelque chose de tout à fait singulier à quoi on peut s’identifier, se raccrocher. Tout visage peut être à la fois banal et transcendant, si l’on s’accorde l’espace et le temps d’y songer.

Brian Calvin peinture interview

« Amnesia, 2015 » © Brian Calvin – Courtesy of the artist and Almine Rech Gallery

Toute œuvre d’art véhicule des émotions… Comment peut-on considérer vos portraits comme « neutres » ?
J’essaie d’atteindre la neutralité, en sachant pertinemment que c’est un objectif impossible à atteindre. Lorsque, alors que je travaille, je sens quelque chose résonner en moi dans une peinture, j’essaie simplement d’être le véhicule qui va transmettre ce quelque chose. Puis, quand la peinture est achevée, le spectateur est libre d’y projeter touts les émotions ou histoires qu’il souhaitera. Contrôler le sens de mes peintures une fois qu’elles ont quitté mon studio ne m’intéresse pas.

Très souvent, les bouches de vos personnages sont à peine closes, juste très légèrement entrouvertes. Comme une porte qui ne veut pas se fermer…
Oui, j’en reviens toujours aux bouches et aux yeux. Ce sont, littéralement, des portes entre nos expériences internes et externes de la réalité, et leur pouvoir de fascination n’a pas de fin.

Cela me fait penser à une phrase de Matisse, dans Écrits et Propos sur l’Art : « Vous voulez faire de la peinture ? Avant tout il vous faut vous couper la langue, parce que votre décision vous enlève le droit de vous exprimer autrement qu’avec vos pinceaux. » Vos peintures sont-elles silencieuses ou bavardes ?
J’adore cette citation ! Je préfère communiquer à travers la peinture. J’aime le fait que les peintures transcendent le langage. Un bon tableau va faire naître des mots, des phrases. Un très bon tableau devrait, en revanche, donner une forme de calme au spectateur, pendant quelques temps. Les mots viennent ensuite, quand il faut gérer les sentiments que la peinture a suscités.

Vous insistez sur le fait que vous ne souhaitez pas raconter une histoire à travers vos images.
Les histoires se racontent. Trop facilement le langage peut s’emparer. Je tiens à faire un travail obstinément visuel. On ne se souvient pas de Piero Della Francesca pour les histoires qu’il racontait. On se rappelle ses œuvres parce qu’elles sont au-delà des mots, et pour la façon dont elles s’écartaient des conventions de son époque. Une peinture doit parler à son temps, mais aussi à un sens plus abstrait du temps, qui a toujours existé et existera toujours… Les archétypes communs de notre conscience.

Brian Calvin portrait

« Offering », 2015 © Brian Calvin – Courtesy of the artist and Almine Rech Gallery

On dirait que vous cherchez à obtenir un effet presque virginal, en jouant pourtant, peut-être par effet de contraste, avec des figures clairement accros à la cigarette et à la bière…
Je ne dirais pas que je cherche à jouer avec ces thèmes, mais, en même temps, ces deux extrêmes sont les pierres de touche de l’art occidental. Nos vies sont remplies de grâce et d’humiliation, physiques comme mentales. Nous consacrons une immense part de nos existences à essayer de trouver un équilibre qui, simplement, nous permette de continuer à continuer.

Votre travail évoque aussi la perte, l’attente… Quelque chose comme la nostalgie, une forme de sentimentalité romantique ?
Oui, je crois. J’espère que cela n’est pas fait d’une manière trop « facile », mais je suis habité par une profonde sensation de perte, et d’attente… Qui s’accroît à mesure que je vieillis.

Quel rôle joue la spiritualité dans votre travail ?
Aborder ces peintures et images chaque jour, jour après jour est le cadre dans lequel je vis ma relation personnelle à la spiritualité. Je parviens ainsi à vivre avec ces sentiments de perte et d’attente qui semblent inhérents à la conscience humaine. Je suis heureux de gagner ma vie grâce à la peinture, mais je suis plus heureux encore de l’effet qu’a la peinture sur ma psyché. Elle l’unifie.

L’exposition « Hours », de Brian Calvin, se tient à la galerie Almine Rech jusqu’au 12 avril. Toutes les infos en ligne, ici.

Dans la même catégorie